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17.12.14

Les carrières de marbre dans l'Orient Romain

Y'a quelques temps, j'avais fait un exposé d'histoire romaine, le cours s'appelait L'Orient Romain de Pompée aux Sévères (en gros du milieu du Ier siècle avant notre ère jusqu'au milieu du IIIème après Jésus-Christ), et l'exposé s'intitulait Les carrières de marbre dans l'Orient Romain.
L'Orient Romain, au fait, c'est la Grèce, l'Anatolie, le Levant, l’Égypte et la Cyrénaïque (actuelle Libye), soit le monde hellénistique parcouru par Alexandre dans ses conquêtes. Bref, l'exposé était bon, j'avais bien bossé dessus, la démarche intellectuelle est claire, il avait récupéré une bonne note (15), et je trouve pertinent de le récupérer pour ici, en y ajoutant des images.


L'exploitation massive du marbre oriental traduit bien les aspirations universalistes de l'empire romain, comme on le constate à travers l'ampleur et l'étendue de l'usage et du commerce qui en sont faits. Ne dit-on pas en outre qu'Auguste a reçu une Rome de briques qu'il a restituée de marbre ?
Ainsi peut-on se demander de quelle manière le marbre, son extraction et sa transformation participent d'un développement permanent et d'une romanisation toujours plus forte selon les idéaux impériaux ? C'est à cette question que nous répondrons en examinant d'abord les carrières de marbre dans leur situation géographique et leur organisation avant d'aborder les implications du marbre dans la société économique, politique et urbaine de Rome.

Les diocèses d'Asie à la fin de l'époque impériale. J'ai pris cette carte surtout parce qu'on y voit à la fois la localisation de la Phrygie et de Synnada, vers le centre, où se trouvent les carrières du Dokimeion.

  1. La situation des carrières de marbre dans l'orient romain.
A. Localisation des complexes.

Dans l'Orient romain, la pierre, et surtout le marbre, concerne une douzaine de sites de carrières en Achaïe, Macédoine, dans les îles grecques d'Anatolie, en Asie, Syrie-Judée et en Egypte. Les principaux complexes sont ceux d'Asie dits du Dokimeion, et ceux d'Egypte de Mons Claudianus et Mons Porphyrite.
Pour la plupart, ces sites sont dans des régions accidentées et éloignées de la mer, mais accessibles par fleuve, ce qui traduit leur importance pour Rome tant la mise en œuvre de gros moyens pour les exploiter est manifeste, d'autant que, souvent situées sur des reliefs, les carrières supposent une forte organisation pour déplacer la production jusqu'à son lieu d'utilisation. En Egypte, l'extraction est ainsi suivie d'un transport de la pierre obtenue 500 mètres plus haut dans les montagnes, avant de pouvoir la déplacer facilement. Concernant le Dokimeion, l'envoi du marbre vers les cités de la côte ouest de l'Anatolie laisserait supposer l'existence possible d'un vaste plan d'ensemble dans l'extraction et le commerce de la pierre.

Pour ce qui est de leur situation, les carrières de la région offrent peu de vestiges antiques, puisqu'elles ont été réutilisées par la Turquie dans les années 80, mais on sait qu'elles mesuraient autour de 200 mètres de long pour 80 à 110 mètres de large, avec une hauteur qui oscillait entre 40 et 45 mètres entre la base et le niveau du sol. Le marbre extrait sur place, appelé pavonazetto, est blanc, veiné de gris ou de rouge (voir à gauche).
En Egypte, les carrières de Mons Claudianus – qui tire son nom de Claude, premier empereur à y avoir ordonné des travaux, avant une exploitation nettement plus poussée sous Sévère Alexandre – et de Mons Porphyrite, situées dans l'est de la province, mesuraient jusqu'à 100 mètres de haut pour les plus profondes.

Carte de l'Egypte avec mise en valeur du complexe de Mons Porphyrite et de ses carrières, à l'est du Nil (en bas à droite).

B. Organisation et fonctionnement interne.

L'excessive débauche de moyens engagés dans l'exploitation du marbre traduit bien sûr la grande nécessité, elle-même motivée par une forte demande, d'un apport constant du marbre dans l'empire. Propriétés du prince, comme l'Egypte elle-même, les carrières sont dirigées par des procurateurs de rang équestre, des membres de la familia Caesaris au service du prince, ou plus rarement des ingénieurs civils. Le nom de leur fonction est procurator metallorum en latin et ἐπἱτροπος τἃν μετάλλον en grec (epitropos tan metallon).
Entre 117 et 119 de notre ère, par exemple, sous le préfet d'Egypte Rammius Martialis sont connus un procurateur et un chef de la Ière légion équestre Flavia Cilicum (I Flavia Cilicum equitata), tous deux à la tête de Mons Claudianus et qui réapparaissent un peu plus tard, sous Hadrien, à Mons Porphyrite.
Un autre titre attesté en 10-11 après JC et qui désignerait l'homme chargé de toutes les mines d'Egypte est ἀρχιμεταλλάρχος ou μεταλλάρχος (arkimetallarkos – metallarkos), ce qui dénote une exploitation très précoce des carrières égyptiennes.
En Phrygie, et bien que ce territoire ne soit jamais élevé au rang de province, on note par ailleurs la présence de procuratores a marmorum et de procuratores provinciae Frygiae, qui sont chargés de la gestion et de l'exploitation du Dokimeion.
En fait, une vaste région d'exploitation étendue à toute l'Anatolie et placée sous leur contrôle existe peut-être depuis Hadrien, indiquée d'une part par les marques tracées sur le marbre et indiquant le procurateur sous lequel la pierre a été extraite et envoyée à Synnada (où se trouvent les instances dirigeantes de l'exploitation) et d'autre part par Strabon lui-même, qui identifie le pavonazetto, marbre du Dokimeion, à un éventuel marmor synnadicum ou λιτος Συνναδικος (litos Synnadikos).
Quoiqu'il en soit, sous les procurateurs qui dirigent la carrière se placent un grand nombre de subalternes : en Egypte, l'armée est présente notamment le long d'un immense réseau de routes qui relient les carrières au Nil et représente un total de 13 forts répartis sur 4 routes. 

Mons Claudianus, Égypte : un des anciens bains du complexe.

Une organisation standardisée revient par ailleurs dans chaque complexe d'extraction : des villages de travailleurs, des temples (notamment à Zeus, Sarapis et Isis), des forts militaires, des logements pour les officiels, très souvent des bains, ainsi que des enclos pour les bêtes de trait et de somme traduisent une présence romaine extrêmement enracinée dans la région.
Cette présence est attestée dès la première moitié du IIème siècle de notre ère pour certains sites, voire vers le milieu et la fin du premier siècle, et même entre 18 et 27 après JC pour un village de Mons Porphyrite, ces datations étant établies à l'aide de restes d'ostrakon et de temples sur place.
Bien que l'armée soit présente en tant que telle uniquement pour garder les routes et maintenir l'ordre dans les complexes d'exploitation, des officiers peuvent être envoyés dans les carrières indépendamment des troupes qu'ils commandent habituellement. Sous Trajan, un certain Annius Rufus (en 103) est envoyé sur un site de Karystos, suivi d'un Sergius Longus en 132, tous deux en raison d'une exceptionnelle connaissance dans l'extraction de pierre. Les exemples de Tullius Saturninus et d'Aelius Antoninus au Dokimeion entre 147 et 148 sont comparables.
Au contraire des légionnaires réguliers, des auxiliaires peuvent en outre être employés à l'occasion dans les carrières.
Il existe dans les faits un vaste panel de travailleurs intermédiaires, dispensatores Augusti, vilicus tabellarii (dont la fonction est de maintenir la communication entre les carrières et le Nil, de guider les voyageurs, caravanes et bêtes de sommes vers celles-ci, et de poursuivre les fugitifs), qui pour la plupart sont des esclaves ou des affranchis. Au bas de l'échelle socio-professionnelle se trouvent les παγανοί et φαμιλιάριοι (paganoi et familiarioi), les premiers étant fournis par des pourvoyeurs professionnels de personnel des carrières et attachés au ravitaillement en grain, et les seconds à la protection de la carrière ainsi que la fourniture en outils ou biens d'usage courant. Pour l'ensemble, ils sont des prisonniers ou des condamnés à la carrière, un phénomène qui frappe massivement les Juifs sous Titus, envoyés là sur ordre du préfet d'Egypte.
Des animaux, enfin, sont également utilisés dans l'extraction : outre les ânes de bât et de trait, les chameaux se divisent entre ceux apportés par l'empire (κυριακοι - kuriakoi) et ceux réquisitionnés auprès de la population locale (ραγανικοί – raganikoi).
Cette énorme présence humaine et matérielle, anciennement établie, vaste dans l'espace et le temps, engendre donc logiquement un grand nombre de communautés villageoises centrées sur les carrières, ce qui qui suppose bien sûr un usage régulier et durable du marbre.

Morceau de pierre de Mons Claudianus, Egypte, portant des notes en grec et notamment la mention Mετάλλον à gauche de la ligne inférieure, qui désigne le marbre lui-même.
 
  1. Le marbre au service de l'empire.
A. Une « industrie » du marbre ? 

En effet, un certain Chresimus, procurator a marmoribus sous Domitien et Nerva, dirigea ou supervisa la construction et la reconstruction de certains édifices, fait confirmé par l'épigraphie, sur sa fortune personnelle et avec des marbres grecs, africains et asiatiques, depuis Ephèse et Milet, dans l'ouest de l'Anatolie, ce qui met en évidence tant l'existence de villes versées dans le commerce du marbre que d'agents impériaux spécialisés dans son commerce.
Les blocs et colonnes, soigneusement triés et référencés par année sont également porteurs de marques qui peuvent dater précisément leur moment de production, démontrant là un soin très méthodique dans l'exploitation du marbre. Le commerce seul de la pierre est déjà facteur d'unification : bien que dépendantes du prince, les carrières expédient leur produit indépendamment à travers les provinces impériales et publiques, faisant de cités comme Ephèse ou Nicomédie de véritables centres d'exportation du marbre : pour la seconde, il s'agit de pierre du Dokimeion, mais peut-être aussi de Troade et de Proconnèse, dans l'ouest de l'Anatolie.
On sait par ailleurs que la cité de Prousa de l'Olympe entretenait des échanges réguliers avec Apamée, dont la pierre faisait partie (peut-être même le marbre).
L'usage systématique du latin dans l'exploitation et le commerce du marbre, ainsi que dans tous les autres grands organes officiels de l'empire (armée, gouvernement des provinces et cités), bien qu'on se trouve en permanence dans la partie hellénophone de l'empire, ainsi que le grand nombre de pièces de marbre retrouvées à Rome et originaires d'Orient tendent à accréditer la thèse d'un Bureau Impérial du Marbre dont certains chercheurs supposent qu'il aurait pu se trouver près du Porticus Aemilia à Rome.

Extrait d'une pièce de marbre du Dokimeion (Anatolie), mettant en valeur la mention de l'origine, Synnada.

B. Culte impérial et idéologie romaine dans l'usage du marbre.

D'emblée, on note que les principaux moments où le marbre a été retrouvé en grand nombre ou avec facilité, et où sont notés des traces d'exploitation, coïncident avec les règnes de Trajan et Hadrien : le premier étant un grand conquérant et le second ayant débuté son règne par un vaste tour de son empire pour bien le connaître, il est légitime de supposer que les butins de guerre ont pu financer une exploitation accrue d'une part, et que la présence de l'empereur dans les différentes provinces a peut-être redynamisé le travail des carrières d'autre part.
Or, la Colonne Trajane et l'Arc de Trajan sont tous deux bâtis en marbre, non en pierre vile, tandis qu'Hadrien fait construire sous son règne son propre mausolée et fait paver le sol de son Panthéon, dans chaque cas avec du marbre.
Ce souci permanent de passage à la postérité de la part des princes, extrêmement marqué dès le début de l'époque impériale, s'exprime ainsi par une fièvre bâtisseuse et de nombreux temples en l'honneur des divinisés. En outre, les bustes impériaux établis lors de chaque règne, qui concernent autant le prince que sa famille, sont conçus tantôt en métal, tantôt en pierre noble, c'est-à-dire, là encore, en marbre.
On note par ailleurs une certaine émulation dans l'évergétisme à la romaine, en ceci que les bienfaiteurs sont aussi souvent honorés sur les inscriptions que les bienfaits qu'ils confèrent à une cité grâce à leur fortune, comme pour pousser chaque notable à l'imitation. Dans le Péloponnèse, par exemple, le gymnase est nettement devenu l'objet principal de construction, à une époque où il est à la fois foyer de diffusion du culte impérial et centre des fonctions civiques. Le théâtre de Sparte, construit sous Auguste, est ainsi remanié lors d'un programme architectural du règne de Vespasien.
Une inscription fragmentaire, enfin, fait d'un certain ...us Rufus, fils de Lucius, le patron de 5 cités de Bythinie, dont Apamée et Nicomédie, auxquelles il a prodigué une partie de sa fortune entre 42 et 31 avant JC, comme en témoignent 4 plaques de marbre monumentales dont une seule a été retrouvée.

Plan de Rome mentionnant la localisation du Portique Emilien (Porticus Aemilia) près de la colline de l'Aventin et du Tibre, près duquel aurait pu se trouver un Bureau Impérial du marbre dans la capitale.

Conclusion.

De manière générale, l'extraction et l'exploitation du marbre est un facteur de romanisation : sur le modèle du prince, les villes bâtissent pour suivre la tradition urbaine de Rome. Les évergètes offrent de leur côté leur fortune aux citoyens, ce qui constitue pour eux un moyen de passer à la postérité à travers le service du peuple. En outre, le marbre dynamise l'économie entre les provinces et permet d'asseoir toujours plus facilement le pouvoir d'un prince dont l'autorité et les agents s'étendent indistinctement à l'ensemble de l'empire.

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