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22.9.13

La fin du monde chez les pirates du XVIIème

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Le Déchronologue.


Auteur : Stéphane Beauverger.
Origine : France.
Nombre de livres : 1.
Date de publication : 2009.
Genre : aventure, science-fiction, uchronie.



http://darkriketz.cowblog.fr/images/Livres/StephaneBeauvergerImaginales2010.jpgL'auteur.
Journaliste de formation, Stéphane Beauverger est né en 1969 et a consacré la majeure partie de sa vie à l'écriture. Poussé par un de ses professeurs, scénariste de bande dessinée, il écrit lui-même des scénarios, notamment dans le jeu vidéo : à partir de 1996, il est scénariste pour Ubisoft et Blizzard Entertainement, et a notamment travaillé sur le jeu Remember Me, sorti en 2013. Son premier roman, Chromozone, est publié en 2005 par La Volte et entame la trilogie du même nom, poursuivie avec Les Noctivores et La cité nymphale.
Stéphane Beauverger s'attelle ensuite à l'écriture d'un récit d'aventures maritimes et de SF :  Le Déchronologue, également édité par La Volte en 2009, reçoit le Grand Prix de l'Imaginaire 2010, le prix européen Utopiales des Pays de la Loire 2009, le Nouveau Grand Prix de la SF Française 2009, le Prix Bob Morane 2010 et le prix Imaginales des Lycéens 2012.




Les Caraïbes, au milieu du XVIème siècle. Henri Villon, un protestant ayant subi l'extraordinaire siège de La Rochelle durant les guerres de religion en France, a fui son pays pour devenir un capitaine pirate luttant contre les papistes, et notamment les Espagnols. Il s'efforce de trouver sa place entre ses compatriotes flibustiers, les contrebandiers et boucaniers qui écument Tortuga et Hispaniola, et les personnages plus mystérieux et troublants que sont les Izta, les Clampins de Floride et les Targui. Car cette époque troublée est sur le point de connaître d'immenses bouleversements, présagés par la multiplication des maravillas, des objets nombreux qu'on dit surgis d'un futur lointain, et qui font l'objet d'un féroce commerce...



J'avais déjà vaguement lu le pitch de ce livre sur un autre blog de Cow (celui de Damoiselle Coquelicote, parce que bon, y'a quand même quelques trucs intéressants dessus), et ça m'avait intéressé. "Un navire dont les canons tirent du temps". Ah ouais. Direct.
Concrètement, ce livre est loin d'être aussi simple. Aussi déroutant que fascinant, il commence comme n'importe quel roman, mais avec un contexte français bien marqué. Les guerres de religion sont finies, les catholiques ont globalement gagné, en dépit d'un Edit de Nantes qui donne aux protestants quelques moyens de survivre (j'ai étudié le sujet en L3 à deux reprises, dont je connais un peu le truc), mais pour Villon et les quelques uns qui, comme lui, ont connu La Rochelle, ses privations extrêmes et la violence insoutenable du "bon et grand Cardinal", le fameux Richelieu qu'on encense généralement dans tous les romans traitant de la même époque (Les trois mousquetaires, Les Lames du Cardinal...), rester en France était juste inacceptable.

Du coup, on se retrouve avec cette bande de protestants français qui aimeraient bien profiter de la faiblesse de l'implantation française en Caraïbe - un domaine presque totalement espagnol - pour virer les agents du roi et instaurer une république protestante, sur le modèle emblématique des cités-pirates indépendantes et égalitaires (même si c'est pas ma spécialité, la littérature historique et romanesque de la piraterie semble regorger d'exemples de ces aspirations idylliques). Ce sont des personnages importants, appelés à réapparaître, aussi Stéphane Beauverger prend soin de les présenter d'emblée - François Le Vasseur, le chef, Brodin de Margicoul, un bon vivant de Gascogne, le capitaine Brieuc, un jeune breton prometteur, et Villon, l'indépendant, le plus intrépide et actif du lot. Puis, très rapidement, le côté SF-uchronique est intégré par l'auteur, et là on accroche vraiment.
Maravillas, c'est ainsi que le roman appelle les objets de provenance inconnue qui deviennent très vite plus précieux que l'or, l'eau douce et toutes les marchandises convoyées depuis le Nouveau-Monde par le Vice-roi et ses agents. Si certains y voient une source de profit, l'un des traits récurrents de Villon est son côté anti-héros qui le rend à la fois sombre et solitaire, mais également bon et vertueux. Concrètement, des boîtes de conserve, des médicaments et des radios, pour lui, c'est autant d'outils pour construire un monde égalitaire où l'abondance serait loi et dont la maladie serait bannie.

La source de ces maravillas, fort logiquement, devient l'objet de rumeurs et de secrets que chacun s'efforce de percer, mais Villon et les Espagnols n'ont pas que ça à faire, puisque les perturbations temporelles, d'abord ténues, qui perturbent le XVIème siècle font assez vite débarquer d'autres époques des gens bien vivants, et très menaçants. J'ai trouvé assez jouissif de voir un capitaine pirate lutter tour à tour contre un navire contemporain un peu égaré dans le temps, contre Hernan Cortès lui-même, et contre la flotte coalisée d'Alexandre de Macédoine, le seul et l'unique... Après s'être acquitté de sa mission sur instructions d'un mystérieux Targui qu'il a nommé Simon, Villon entraîne le lecteur dans une uchronie pure et dure : un navire-fantôme, à l'occasion surnommé Hollandais Volant en référence au mythe redouté de la piraterie, mais en réalité un monstre de guerre de notre époque déboulé sans savoir comment quatre siècles plus tôt, se met à semer la terreur et à ruiner tout ce qui flotte.
De leur côté, les Mayas entrent en rébellion, depuis le Yucatan, contre les "Spaniards" qui ont envahi leur continent (à l'époque du roman, l'Espagne ne contrôle le Nouveau-Monde que depuis peu), ce qui complique encore un peu plus l'intrigue et la rend d'autant plus passionnante ^^

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En définitive, le capitaine Villon devient un outil de stabilisation face aux invasions temporelles et aux menaces qui pèsent sur son époque, et le lecteur suit pas à pas ses aventures face aux Espagnols, aux étrangers, à ses compatriotes qui connaissent également leur propre évolution, à des personnages étranges qu'on ne trouve que dans la piraterie caraïbe - le Grand Fèfè, un boucanier tourmenté, Francisco Molina, un contrebandier espagnol, Arcadio et Paka, des Amérindiens - aidé de ses quelques, et fidèles, membres d'équipage. Ce qui est déstabilisant, c'est que la construction narrative suit l'intrigue elle-même : l'histoire n'est pas racontée dans l'ordre chronologique, suivant les méandres (les boucles, plutôt) du temps et faisant intervenir des personnages qu'on a vu mourir vingt pages plus tôt... Les chapitres sont tous datés du moment où ils ont lieu, dans la mesure où une datation est possible - parce que bon, on voit pas bien le temps passer en mer et parfois on oublie de compter les jours ou pire, on est pris dans une perturbation temporelle et le temps s'écoule pas pareil partout... - ce qui permet au lecteur de suivre à peu près sans heurt.

Quelques concepts, à commencer par le fonctionnement des canons du Déchronologue et les outils maniant le temps, sont explicités presque clairement et on comprend d'autant mieux "comment ça marche" que la mise en scène joue également là-dessus, ainsi que le fait le développement du caractère empathique de Villon. Je vous la fais courte : les canons temporels sont très perturbants pour qui se fait tirer dessus avec et se voir soi-même dans un passé ou un futur proche, voire en train de mourir, c'est pas gégé, et Villon, qui est un homme juste et droit, tue parce qu'il le doit : il ne prend aucun plaisir à le faire et interdit formellement à son équipage de regarder ça. J'aime.
D'un autre côté, comme c'est une uchronie, le lecteur prend plaisir à voir les héros du XVIème siècle réagir à la multiplication d'objets qui nous sont parfaitement familiers. Une lampe torche, des radios aussi utiles que dangereuses, des conserves et des batteries utilisées comme monnaie d'échange, et même une réécriture de la culture classique et moderne avec de l'éclairage électrique et de la musique nouvelle (le rock, "caillou", est décrit aussi lourd et désagréable que le nom qu'il porte, à une époque où les cordes frottées sont légion, tu m'étonnes ^^) viennent modifier le quotidien des habitants caraïbes : Villon évoque lui-même dans son journal "un chanteur du nom de Bob à la voix tellement nasillarde qu'on se demande s'il n'a tout simplement pas perdu son nez" XD
Dans le même ordre d'idées, j'ai aimé que l'auteur débute chaque chapitre par, outre la date dudit, une citation ou un extrait des innombrables chants pirates ou liés à la piraterie. Retrouver The pirate gospel d'Alela Diane, que j'ai découvert y'a des années grâce à MeL, dans un roman de SF uchronique, c'est un peu déstabilisant ^^

http://darkriketz.cowblog.fr/images/Livres/ledechronologue.jpgCa c'est la couverture de l'édition Folio SF (c'est comme le Port-Salut, c'est écrit d'ssus), et si elle met bien le fameux navire en valeur, représenter comme un sous-marin ce qui semble plutôt être un vaisseau de ligne ou une frégate, c'est un peu la loose.

Les portraits et les descriptions, l'usage des grades de navigation (bosco, maître-artilleur, second etc.) de Stéphane Beauverger sont, au passage, particulièrement soignés. On sent que le monsieur a fait des recherches, puisqu'il fournit en fin d'ouvrage une bibliographie des volumes qu'il a consultés pour la navigation, l'histoire de la piraterie et les Mayas : est-ce que vous trouvez pas absolument génial, un mec assez soigneux et talentueux pour lire des livres à seule fin d'en écrire un autre ?!? Ah bah ça change de la bit-lit et des matrones littéraires américaines hein !

Blague à part, le lecteur est très vite happé dans l'histoire, tout comme il est plongé avec les personnages dans les difficultés qu'ils connaissent. Les hommes rendus fous par la captivité, la faim et la soif, la cruauté d'un Commodore espagnol spécialisé dans la chasse aux pirates, les caprices du destin - d'ailleurs à ce sujet, je déplore que tous les antagonistes ne soient pas traités. L'un d'entre eux connaît une rédemption, mais le second est oublié ou laissé tomber, symbolisant un peu la perdition que connaît ce personnage, et j'aurais préféré le voir clairement dégommé à la fin - autant de thèmes et d'éléments qui constituent une atmosphère dense et palpable, qu'on saisit à chaque mot de l'auteur. Les personnages clés, mystérieux, troublants, jamais entièrement bons ou entièrement mauvais, sont à la fois complexes et attachants, notamment Sévère, la Targui bannie, le Baptiste, maître-artilleur en souffrance, et j'ai vraiment pris plaisir à les voir évoluer sous le regard cynique et idéaliste de Villon, auquel j'ai eu aucun mal à m'identifier !



En bref :
roman français typique de l'époque qu'il traite, le XVIème siècle. Comme Dumas et Pierre Pevel, Stéphane Beauverger maîtrise parfaitement son récit et son écriture. L'originalité de l'univers - la piraterie, les Caraïbes, et surtout l'uchronie - participent à l'élaboration d'une oeuvre magistrale et très appréciable. Sa construction un peu désarmante se justifie parfaitement et joue également d'un certain suspense, entretenu jusqu'à l'épilogue et la clôture de la narration. Les inspirations humanistes, bienveillantes mais cyniques de cet anti-héros protestant de Villon sont abondamment développées, rendant ce narrateur très intéressant : aucun à-priori, tout le monde peut apprécier cette histoire, alors je la recommande à tout le monde !

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