Barre-menu

6.10.13

Déségrégation et "nègre de maison"

http://darkriketz.cowblog.fr/images/Films3/moviesthebutlerposter.jpg
Le majordome.


Film américain de Lee Daniels (2013) avec Forrest Whitaker, Oprah Winfrey, David Oleyowo, Cuba Gooding Jr, Lenny Kravitz, Terrence Howard, John Cusack.
Genre : drame, histoire.
Vu en vost.

1928. Le jeune Cecil Gaines, qui travaille dans une plantation de coton en Géorgie, assiste terrifié au meurtre de son père et au viol de sa mère par le propriétaire de l'exploitation. Pris en main par une vieille dame de la famille, il apprend à devenir un "nègre de maison" et devient très vite très bon dans ce domaine. Fuyant l'état avant d'être tué à son tour, il part au nord, devient employé d'un hôtel sudiste, puis de l'Exclesior de Washington. Là, il est repéré par le responsable du personnel de la Maison Blanche, où il fait son entrée comme majordome.




Waaaaaaah *__* C'est la première fois que je vois Forrest Whitaker dans un rôle principal, et je crois sincèrement que je vais me mettre à suivre cet acteur... trop talentueux ! Bon, concrètement, The butler est librement inspiré de la vie d'Eugene Allen, mort en 2010 à 90 ans, et qui a servi durant plus de 30 ans à la Maison Blanche. Plusieurs trucs intéressants avec ce film. D'abord, il est tourné par un Afro-Américain, qui a donc parti pris dans l'histoire, qu'il le veuille ou non. D'autre part, le film est à la fois un biopic, une histoire familiale et une vision incomplète, mais j'y reviendrai, sur la déségrégation des années 60 aux USA.
Premier constat pour moi, lorsque j'ai vu ce film à l'affiche et suis allé le chercher sur wikimerdia pour savoir de quoi ça s'agissait : utain le casting de fifou O_o
Concrètement, tous les présidents américains mis en scène (Eisenhower, Kennedy, Nixon, Reagan et Obama) sont joués par de très grands acteurs. Le dernier est joué par Barack Obama, rends-toi compte ! (non je déconne, en fait on le voit via archives de discours ^^) Blague à part, dans l'ordre : Robin Williams, James Marsden (Cyclope dans les X Men et le prince Edward dans Enchanted), John Cusack (.... va sur wikimerdia !) et Alan Rickman. Tu as bien lu : ALAN RICKMAN.

http://darkriketz.cowblog.fr/images/Films3/leedanielsthebutler2.jpg"le bon Noir, lorsqu'il est seul dans une pièce, donne l'impression qu'elle est vide" A gauche, Robin Williams Eisenhower.

Seulement voilà, The butler, c'est pas un film sur les présidents américains du second 20ème siècle. Ce qui permet à tous ces monstres du cinéma de s'effacer devant Whitaker et "l'autre casting", celui des Afro-Américains qui incarnent la communauté noire gravitant autour de Cecil Gaines. Son épouse Gloria est jouée par nulle autre qu'Oprah Winfrey, une institution aux Etats-Unis, un pays où la télé a autrement plus d'importance que chez nous. Oprah, c'est le pape, elle a la puissance d'Obama et la gentillesse du Père Noël. Et, vu sa prestation dans ce film, elle a aussi un sacré talent d'actrice. Je te spoile pas parce que comme c'est un film absolument magnifique et très bien maîtrisé, tu vas forcément le voir (PAS VRAI ???), mais sache que Gloria traverse durant sa vie un vaste panel d'émotions qu'Oprah retranscrit à merveille.
Autour de ce duo, un petit groupe d'inconnus ou presque (Terrence Howard, vu dans Iron Man, entre autres, est le plus connu du lot) qui ont cela dit le mérite d'être bons dans ce qu'ils font (on pourrait résumer une partie de ce film par "joies et souffrances de la communauté noire américaine au 20ème siècle." J'ai toujours été fasciné par la force de leur humeur festive), et les autres majordomes de la Maison Blanche, parmi lesquels Lenny Kravitz, rien que ça (si tu te demandes qui il est, SORS DE MON BLOG ^^).
Bref tu as compris > casting de fifou. Film-choral.

DONC ! L'histoire, avant que je m'arrête sur ceux qui la mettent en scène, est celle d'un afro-américain, sous-titré "nègre de maison", qui évolue socialement sous la coupe de "l'ennemi blanc". Martin Luther King, parce que oui, il est dans le film !, dit de ces noirs domestiques qu'ils sont les plus subversifs, sans même le savoir, parce qu'ils imposent aux Blancs la vision de Noirs dignes, travailleurs, pacifiques et courtois, contredisant l'archétype raciste du Noir violent, insoumis et sauvage. J'ai adoré cette description.
Le truc c'est que le film repose sur plusieurs ambigüités des plus intéressantes. Cecil est un modèle de promotion sociale, en dépit des difficultés inhérentes à sa couleur de peau, et du coup, il a jamais envisagé de se révolter contre l'oppression raciale, qu'il n'a pas vécue personnellement. Alors oui, son père et sa mère en ont souffert, le film met très visiblement en scène le Sud où, en dépit des Amendements émancipateurs de Lincoln, l'ordre social n'a changé que très récemment (je vais pas faire un cours sur la société sudiste, mais ça manque pas d'intérêt), seulement lui, il a fui dès que possible et n'a jamais vu les Blancs que comme des gens distants, un peu condescendants, mais pas vraiment méchants. Théorie des deux visages présentée dans le film : celui qu'on possède, qu'on dissimule, et celui qu'on porte pour plaire aux patrons.

http://darkriketz.cowblog.fr/images/Films3/thebutleroprahwinfrey612x380.jpgLes types qui ont fait le maquillage d'Oprah sont des génies. Dans ce film, elle est juste intemporelle.

The butler est clairement empreint d'une forme de paternalisme limite répugnant, quand il ne s'agit pas de racisme courtois : le chef du personnel de la Maison Blanche ne l'a pas engagé pour son talent, mais parce qu'il est un Noir talentueux. Pour lui, les serviteurs (parce que faut pas se leurrer, les Noirs de la Maison Blanche ne sont pas des employés, ce sont des serviteurs, en cuisine et dans les chambres, et non des techniciens spécialisés) sont forcément Noirs, et forcément moins payés que les Blancs, sans considération pour leur loyauté, leur fidélité ou leur talent professionnel.

Face à ce paternalisme, la guerre, la vraie. Les années 50 à 70 américaines sont le fait de violences urbaines ponctuelles et dévastatrices envers une communauté qui ne demande que l'égalité matérielle que le droit lui permet depuis un siècle (Lincoln et les fameux amendements) : plus éduqué que son père, le fils de Cecil Gaines n'adhère pas à la soumission admirative de son père pour le "protecteur blanc", ce qui donne lieu à des scènes de tensions génialement interprétées. On n'assiste pas à l'ensemble de la lutte des Black Panther et du Black Power, précisément parce que, focalisé sur Cecil, le film ne montre que ce que lui-même voit, autrement dit pas grand-chose, mais le Ku Klux Klan et les Bus de la liberté sont mis en scène, avec ce que ça suppose de violent.
Le paradoxe, la lutte entre le maintien de plus en plus inacceptable de la condition noire et la fidélité de plus en plus aveugle de Cecil à ses "maîtres", s'accentue vers la fin du film et je t'avoue qu'il est très difficile d'éprouver le moindre respect pour Ronald Reagan, qui défend économiquement l'état Sud-Africain raciste tout en s'assurant que ses propres Noirs aient droit à l'égalité. Le type est joué par Alan Rickman, gentil, anglais, talentueux, adoré des cinéphiles... mais ça reste un pur connard ! "Je veux pas de racisme chez moi mais à l'étranger j'y vois pas d'inconvénient", mais WOAT ??

http://darkriketz.cowblog.fr/images/Films3/ButlerMoviePictures.jpgJames Marsden en Kennedy, John Cusack en Nixon et Liev Schreiber méconnaissable pour le vice-président et futur président Lyndon Johnson.
Que du gros, mes enfants, du lourd !

Evidemment, le conclusion logique de ce film est l'avènement du Noir à la Maison Blanche, et la position historique d'Obama n'est pas sans effacer quelque peu la prestation brillante de James Marsden, l'autre jeune et bon président, par sa volonté de changement. Entre temps, Cecil Gaines, Gloria et Louis, sa femme et son fils, ont évolué, à travers la souffrance et les cas de conscience, et la vision quelque peu idéalisée de la fin contraste assez joliment la violence du début. De plus, les présidents ne sont pas monolithiques face à la question : l'épisode de Little Rock où Eisenhower envoie 1000 G.I. protéger 9 étudiants Noirs afin de les mener à l'école est évoqué, de même que le rôle de John et Robert Kennedy dans l'application des lois fédérales dans les états sudistes.
Après, j'ai pas retenu grand-chose de la bande-son, mais dans ce genre de film, c'est pas ce qui importe. La reconstitution de près d'un siècle d'histoire, de décors, de costumes, est assez juste, et Le majordome fait assez dans la vulgarisation pour intéresser les amateurs d'histoire comme les cinéphiles en quête de drame et de talent.



En bref :
excellent film, peut-être un des meilleurs que j'aie vus sur la question du racisme aux Etats-Unis. La condition des Noirs au Sud, les luttes politiques, pacifiques, l'ambigüité des "bons" et des "mauvais nègres" (<- le mot raciste par excellence), la position paternaliste, sympathique ou manipulatrice des Présidents, tout y est. Les acteurs sont talentueux, tous autant qu'ils sont, l'image et les lumières sont maîtrisés... Complexe et clair à la fois, Le majordome est une bonne leçon de cinéma politique, à voir sans hésiter.

http://darkriketz.cowblog.fr/images/Films3/LeeDanielsTheButlerJaneFondaandAlanRickman.jpgJane Fonda et Alan Rickman pour le couple Reagan. Paie ton casting de taré.

http://darkriketz.cowblog.fr/images/Films3/lemajordomethebutler110920131608201314g.jpgLe principe des freedom rides est que des égalitaires Noirs et Blancs allaient d'état en état (dans le sud des USA) en bus en s'asseyant n'importe où pour contester la non-application dans les états les plus réac' de la nouvelle loi qui autorisait les Noirs à s'asseoir ailleurs qu'au fond. Autant dire que les racistes appréciaient pas, et le KKK non plus.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire