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11.1.14

No, de Pablo Larrain


Pelicula chilena de Pablo Larrain (2012) con Gael Garcia Bernal, Alfredo Castro, Luis Gnecco, Antonia Zegers, Marcial Tagle y Nestor Cantillana.
Genero : drama, historia.
Visto en VOST.

Le Chili, 1988. Quinze ans après le coup d'état qui a renversé le président Salvador Allende, le dictateur Augusto Pinochet est forcé par la pression internationale à organiser un référendum, demandant à la population si elle accepte qu'il reste au pouvoir pour huit années supplémentaires. René Saavedra, un jeune publicitaire récemment revenu au pays, culturellement influencé par les Etats-Unis, ne se sent guère concerné par ces débats d'autant que son métier lui permet de bien gagner sa vie et le tient à l'écart des multiples violations aux Droits de l'Homme du régime militaire.
Mais lorsque son ami Jose Tomas Urrutia, démocrate-chrétien, fait appel à lui, il décide de faire campagne pour le No.

Cet excellent film, qui m'a été recommandé par la mère d'une très bonne amie, une prof de fac d'origine espagnole, est assez déconcertant au premier abord. Déjà, difficile de vendre l'histoire contemporaine du Chili à ces Européens centrés sur leur nombril que nous sommes, ensuite, comme on est un peu cons, les films d'histoire, on les préfère bien vendus, avec du dynamisme, parce que sinon on s'endort. Vive Gladiator.
Trêve de conneries, effectivement No est un film très personnel, limite intimiste, réalisé par un enfant du pays (un Chilien. Le réal' est chilien.) contemporain des événements qu'il raconte. Le casting n'est évidemment pas connu (je crois avoir déjà vu le nom de Gael Garcia Bernal, mais chuis pas sûr), mais c'est pas là que repose la qualité du film.
Déjà, pour ceux, probablement la majorité vu que le film est distribué à l'international, qui connaissent pas le contexte, un court prologue écrit se charge de le rappeler. 1973, le gouvernement de Salvador Allende est renversé par une junte militaire qui dirige pendant quinze ans de manière autocratique, avant que le reste du monde ne lui demande des comptes et qu'on en arrive au début du film. Paf, ça c'est posé.

Faut pas se leurrer, le côté dictature militaire est extrêmement bien mis en valeur, même si pas trop souvent, surtout lors d'une séquence majeure du film.

No commence donc avec le personnage principal, qui n'est pas nommé tout de suite, précisément afin de placer une distance avec ce mec plutôt ambigu. Il est jeune, il a l'air cool, il bosse dans la pub, il est fringué comme Marty McFly sauf pour la veste qui est ici un gros cuir bien classe, mais voilà, il est assez riche et très détaché des misères de son pays. Vu le contexte social actuel, ça joue pas en sa faveur. Le fait que sa phrase d'accroche, quand il présente un spot à des clients, soit toujours la même au mot près, signalant ironiquement que "ouais ouais, je suis dans l'air du temps, même si l'air change en permanence", j'ai trouvé que ça faisait très "en fait je m'en fous du contexte, je fais mon boulot et c'est tout". Et puis, histoire d'humaniser un peu le concept, on découvre ensuite qu'il a un fils dont il s'occupe seul, que son ex-femme est assez contestataire politiquement pour se retrouver deux fois au commissariat en prenant des coups dans la tronche à chaque fois, qu'un de ses amis est un communiste de notoriété publique, pour lequel il accepte de monter une campagne, et là le film peut vraiment commencer.


D'ailleurs ce qui est intéressant c'est qu'en dépit de leurs hautes aspirations, les partisans du No sont pas dupes : ils s'attendent clairement à perdre une élection dès lors qu'elle est organisée par un état qui ne respecte pas les règles du jeu et sont surtout là pour secouer les consciences endormies d'une masse populaire qui en a marre des coups de force de l'état-policier. Faut replacer les choses dans leur contexte : je ne connais qu'un seul précédent historique au référendum chilien de 1988, mais Napoléon III en 1860, c'était dans un contexte très différent, avec une opinion et des instances internationales quasi-totalement absentes et le plébiscite est passé comme une lettre à la poste. Là on est dans un régime autoritaire dans la veine de ces bons vieux totalitarismes italien et allemand, à base d'uniformes, de fusils, d'arrestations arbitraires, d'opinion politique étouffée et d'exils massifs, sans parler des exécutions sommaires.



En septembre-octobre 1988, j'avais un an, je suivais pas beaucoup l'actualité internationale, mes parents me disaient que c'était pas de mon âge (bon, en vrai ils me disaient surtout bois ton biberon et dors), mais je soupçonne que "l'opinion internationale impose à Pinochet l'organisation d'un référendum sur son régime" en bon français ça veut dire "si tu maintiens ta dictature contre l'opinion populaire on vient vous péter la gueule à tes sous-fifres et à toi".
Pour rappel, l'année précédent No, un film était sorti en salles, sur une dirigeante britannique, une certaine Margaret, qui, quelques années avant le référendum, était en train de tester la résistance argentine à l'armement d'un navire de guerre standard. Le résultat de l'expérience, on le connaît tous, et n'est-il pas envisageable que les Américains, qui ont passé un certain temps à monter et à démonter un certain nombre de régimes en Amérique du sud et n'ont pas les mêmes scientifiques que les Anglais, aient songé à reproduire les tests au Chili pour éviter d'être faussés par des résultats imprécis ?

 Les recherches conceptuelles de René passent pour infantiles auprès de son entourage (=de son ex-femme) alors qu'il mise justement sur le langage simple et infantilisant de la publicité. Pas sûr qu'on approuve le message sous-entendu : la pub nous prend pour des demeurés.

Bref, tout ça pour dire que le référendum n'est pas vendu d'avance, quoi qu'en disent les partisans du No, et c'est là-dessus que mise René Saavedra. Sur ça et le fait que, contrairement à ses collègues, il considère qu'un récapitulatif des enlèvements, des disparitions et des arrestations, c'est pas très vendeur. Puisqu'il s'agit d'une campagne de surenchère, il décide de faire ce pourquoi on l'a appelé (après tout, il bosse dans la pub) et de vendre un produit, la démocratie, avec un slogan, la joie arrive. ¡ Chile, la allegria ya viene ! devient une sorte de We are the world (cité dans le film ^^). Ah ouais, c'est vrai que vous savez peut-être pas ce que c'est, We are the world, bande de jeunes. Bon, en gros, en 1985, les plus grandes célébrités culturelles américaines de l'époque, dont les chefs de file sont Michael Jackson et Lionel Richie, se réunissent pour chanter un hymne destiné à soutenir l'Afrique contre la pauvreté (USA for Africa), et le résultat est le suivant :


Tiens, frissonne un bon coup. Pleure. Admire. Et oublie toutes les merdes qu'on a pu dire sur MJ.

Pour en revenir au film, l'ami René, très américanisé, monte une vidéo très typée années 80 (c'est plus facile à dire avec le recul hein ^^) qui laisse les autres sceptiques (c'est quoi ce truc de hippies ? c'est puéril, irrespectueux, on en veut pas !) d'autant que la faiblesse de l'opposition repose sur le devoir d'unir un grand nombre de partis aux idées divergentes, seulement unis par leur haine du Pinochet.
De leur côté, les partisans du Si sont logiquement des vieux, des militaires et des riches, et le film repose en partie sur le danger, sous une dictature, de monter une opposition médiatique correcte au milieu des persécutions : c'est pas simple quand tu es l'artisan de la campagne et que ton patron est celui de la campagne opposée... La force du message de René repose à la fois sur son courage à continuer malgré ça et sur la vacuité de la campagne du Si. Le but c'est pas de résumer les années précédentes, parce que c'est facile d'avoir un meilleur bilan que l'opposition quand on l'écrase le fusil à la main et qu'on est un dirigeant tout-puissant. Les exportations agricoles, les chiliens qui travaillent et la prospérité économique, ça va un moment, le référendum se prononce sur l'avenir, faut leur vendre un peu d'espoir les mecs !


C'est bien, le film est quasi-intimiste, truffé de gros plans, mais jamais larmoyant.

Au bout d'un moment, espionnage culturel oblige, les vidéos du Si ressemblent donc fort à celles du No, mais sans les moyens humains, bande de bras cassés. Le film se permet même d'insérer de l'humour, genre dans la campagne du No, tu as cette séquence au plumard où le mari fait "Dime si !" et la nana fait No. Il insiste, elle dit non, il insiste encore, elle dit non et à la fin ils se tournent vers la caméra et font "NOOOO", j'ai trouvé ça assez drôle, mais encore plus quand, dans la campagne du Si, la scène copiée se termine par la nana qui fait Si : comme dans les débats français actuels, chez les conservateurs, l'homme domine même les rapports au pieu, alors que chez les progressistes c'est plutôt "Nan ce soir j'ai pas envie" et il aura beau insister il aura rien de plus qu'un Nooooooo. Bon, le lien me paraît distendu, mais en tant que féministe j'ai bien aimé l'idée.
Après, le film n'est pas tout noir ou tout blanc, surtout si l'on considère la réaction finale de René au scrutin (le No l'emporte, c'est pas un spoiler : Pinochet a fini par dégager et le film s'appelle No ^^) et surtout cette interview du réal sur l'excellent site Slate. OK, la dictature c'est le Mal, il faut la combattre, mais ce scrutin est-il une victoire pour autant si l'on considère le parcours de René, qui travaille dans la pub avant, pendant et après le référendum ? Peut-on vraiment se réjouir, dans notre monde actuel, qu'un pays ait été reconquis par des spots télés et surtout que la publicité ait été légitimée comme jamais auparavant en étant l'outil de destruction de la dictature ? La publicité, quelque chose de bien ? Vraiment ? Outre son propos, le film laisse le spectateur méditer là-dessus, et j'en fais autant pour vous.


J'me suis pas mal étalé sur la narration et le contexte là. Désolé. Pour ce qui est des personnages, ils sont bien interprétés parce que, je l'ai dit, le film n'est pas une grande fresque héroïque, c'est l'histoire d'un petit nombre de personnages qui luttent pour un idéal et dont les personnalités s'entrechoquent parfois pour des questions anecdotiques liées au remplissage de leurs 15 minutes d'opposition télé quotidienne. J'ai beaucoup aimé Antonia Zegers, que je ne connais absolument pas par ailleurs, parce qu'en plus d'être une jolie brune aux yeux bleus (le truc le plus séduisant de la terre quoi), elle incarne bien, en étant l'ex-femme de René, le cynisme des "vrais" résistants politiques à l'égard d'un coup de pub sans lendemain. Gael Garcia Bernal, sans être brillantissime, fait parfaitement ce qu'on lui demande, jouer un personnage complexe et moins investi personnellement que ses potes (du moins jusqu'à un certain point), mais surtout Alfredo Castro, son patron à l'agence de pub, le designer de la campagne du Si, est vraiment bluffant, genre cruel, menaçant, sous-entendus sur ton fils, il va bien au fait ?, mais tout aussi critique à l'égard des grabataires pour qui il bosse.

Vers la fin du film est réuni un grand nombre de célébrités culturelles chiliennes de l'époque (pour la plupart jouant leur propre rôle) afin d'achever la campagne du No par un super baroud d'honneur.

Esthétiquement, si vous regardez ce film, ce que je vous recommande chaudement parce que de la vulgarisation politique aussi claire et abordable, ça court pas les rues (Amistad à côté ça semble d'une lourdeur procédurière hallucinante XD), ça va vous frapper d'emblée : le film est moche. Enfin il est pas moche, mais ils auraient voulu nous faire croire que ça a été tourné à l'époque qu'ils s'y seraient pas mieux pris. Si tu regardes un film comme Bobby, par exemple, excellent film-choral sur l'assassinat de Robert Kennedy, je l'ai vu y'a quelques années, tu constastes que mêler avec équilibre des scènes tournées et des images d'archives, c'est bon, mais visuellement ça tranche quand même pas mal. Et bah pas dans No. Au contraire ici, l'image est volontairement dégradée, y'a quelques contre-jour dégueulasses où tu ne vois rien d'autre qu'un grand éclat de soleil dans ton zoeil, afin d'estomper la différence entre le tourné et l'archive. Le clip de l'hymne du No, je croyais qu'il était fait pour le film jusqu'à ce que regarde sur Youtube pendant la rédaction de cet article. J'me suis demandé plusieurs fois en revenant du ciné qui incarnait Pinochet avant de réaliser que personne ne le fait, c'est aussi de l'image d'archive.
Visuellement, le film est d'une cohérence que j'ai encore jamais vue par ailleurs (sauf dans les productions en full HD ou numérique mais c'est facile de ne faire que du beau : c'est plus compliqué de ne faire que du vieilli), et ça c'est hautement génial. En plus, la majorité voire la totalité de la bande-son si j'me souviens bien est d'époque et en espagnol. Après évidemment, tu regardes ce film en VOST, sinon j'te tape.

En bref : un excellent film fort bien vulgarisé pour les non-amateurs de politique, d'histoire contemporaine et chilienne. Interprété très correctement par une petite sélection d'interprètes méconnus par ici (ce qui évite de mésévaluer le film sur leur seule présence), No est tout à fait cohérent, dans son propos, son histoire, ses personnages, leurs rapports et surtout dans son esthétique. Vous n'avez aucune, absolument aucune raison de ne pas regarder ce film.

1 commentaire:

  1. A sa sortie j'avais vraiment envie de voir ce film, et finalement je n'ai pas pu. Ta critique m'a redonné envie. J'aime beaucoup l'histoire d'Amérique du Sud

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