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19.3.14

Un opéra sponsorisé par la Communauté Internationale des Roux.


La petite renarde rusée.

Opéra tchèque en trois actes (env. 1h30) composé par Leoš Janáček (1854-1928) entre 1921 et 1923 et créé en 1924 à Brno (Tchéquie).

Personnages principaux : la Renarde, le Renard, le Chasseur, l'Instituteur, le Curé, la Femme du Chasseur, la Jeune Renarde.
 

Résumé Wikipédia : Un garde-chasse s'empare d'une renarde et veut en faire un animal domestique comme un autre. Bien entendu, il n'y arrive pas et la petite renarde ne tarde pas à s'échapper. Elle court dans les bois, batifole et...tombe amoureuse d'un renard. Ils se marient et ont beaucoup de petits renardeaux jusqu'au jour où la petite renarde tombe sous les balles d'un chasseur.

Donc y'a déjà un bon moment, c'était le 30 janvier, j'ai pu aller pour la première fois à l'opéra grâce à l'association d'histoire de l'art Phébus, qui gît juste à côté de l'AEH (asso des étudiants en histoire) de ma fac, et qui est infiniment supérieure à cette dernière sinon en visibilité, du moins en fonctionnement. Je vais pas vous faire avec ce débat, c'est de l'irl et du perso, ce serait une perte de temps et une digression inutile.
Le truc c'est que comme je vais souvent au ciné, surtout depuis que j'ai ma carte illimité UGC, je vois souvent des présentations de Viva l'Opéra avec ce même vieux bonhomme qui essaie de nous vendre des œuvres merveilleuses sur toile blanche, et ça me gonfle un peu parce que pour moi l'opéra c'est du spectacle vivant (comme le théâtre et les ballets, par opposition au cinéma). Autant dire que j'ai sauté sur l'occasion quand Phébus proposait à ses adhérents (dont je suis depuis cette année) quatre opéras dans l'année à 8 euros chacun (prix de groupe + tarifs étudiants), et j'ai pas été déçu.

Après, c'est un cas particulier à l'échelle de ce blog parce que l'un des trucs que je fustige le plus chez les blogueuses littéraires, ces abruties imbues d'elles-mêmes, c'est qu'elles ajoutent souvent dans leur article des liens "pour se procurer les livres" direction mamazon, le spécialiste du tuage de librairies indépendantes (qui accessoirement vient de perdre tout crédit à mes yeux en mettant un mois et une semaine à NE PAS m'envoyer l'article que j'ai commandé, jusqu'à ce que j'annule et aille constater qu'ailleurs c'est mieux).
Vous verrez JAMAIS, quel que soit le genre concerné, des suggestions d'achat sur mon blog, je commente les œuvres en elles-mêmes, pas la manière dont vous les découvrez. Achetez-les, empruntez-les, téléchargez-les, piratez-les, mattez-les en streaming, j'en ai rien à battre, je serais pas bien placé pour vous en vouloir et de toute façon je conçois parfaitement qu'on n'ait pas forcément les moyens d'investir régulièrement dans la culture. Ce qui m'importe c'est que vous vous cultiviez et soyez des gens intelligents, dotés de sens moral et critique développé, et ça à mon sens, ça passe par la culture.

Ce qui nous ramène au sujet du jour : les films et les séries dont je vous parle ne changent pas selon le point de vue. Vous percevez différemment la culture (Tristelune l'a bien montré avec son avis sur La compagnie noire, qui diffère un peu du mien), mais elle reste semblable. Alors qu'un opéra est mis en scène à un endroit donné avec une équipe donnée qui ne sont pas reproduits ailleurs. Je vais m'efforcer de décrire autant que possible (et de mémoire) ce que j'ai vu en y intégrant aussi des éléments généraux mais si d'aventure vous voulez découvrir La petite renarde rusée de Janáček, ce sera pas la même version que ce que j'ai vu le 30 janvier.
Voilà, désolé pour cette intro un peu longue. Passons au vif du sujet.
La petite renarde rusée est un opéra tchèque de Leoš Janáček (à g.) dont je ne savais rien avant de le découvrir. Le titre m'intéressait et quand j'ai pris connaissance des quatre opéras pour lesquels Phébus avait des places, en lisant le pitch de chacun dans la brochure de l'Opéra de Lille (le vrai, avec une scène, des rideaux, des balcons et tout (on avait pas le droit de prendre des photos et j'avais pas mon appareil mais j'te garantis que le cadre est superbe)), j'ai été immédiatement intéressé par celui-ci.
C'est, en fait, l'histoire bucolique et parfois burlesque d'une jeune renarde capturée par un chasseur et élevée par lui, puis qui retourne à la vie sauvage en se moquant des humains qu'elle juge stupides, et parallèlement des déboires sentimentaux de vieux hommes un peu ridicules, le chasseur, l'instituteur et le curé. Mais La petite renarde rusée est en même temps bien plus que ça parce que bourré de symbolisme et d'images. Globalement, il y est à peu près autant question de son rapport à soi et aux autres que de son rapport à la société et à la nature.

 
(Sur Internet j'ai trouvé plein d'images de la mise en scène de Lille, trop fort !)
A chaque fois que le Chasseur est surpris par un ou des renards, c'est alors qu'il sommeille à l'ombre des grands arbres x)

Inutile que je vous parle des interprètes de l'opéra que j'ai vu, je les connais pas moi-même, mais j'ai adoré la manière dont le personnage principal était joué, pleine de ruse et de malice. A un moment, elle est confrontée au Coq, chez le Chasseur, et retourne toutes les poules contre lui dans une parodie de féminisme (je sais pas bien ce qu'il en est du propos original, l'opéra datant des années 20), et se trouve même forcée de rejeter les avances du Chien du chasseur. Son rôle est très central, entre les hommes et les renards, comme en témoigne la distance qu'elle prend avec ses congénères (elle a été élevée parmi les hommes et est indépendante, quitte à voler pour survivre, dit-elle), avant de tomber amoureuse d'un renard aussi futé et espiègle qu'elle-même.
Le Chasseur, rendu grotesque par la perte de la renarde et par sa soumission à sa femme qui hait d'emblée la Renarde, est cependant un personnage sérieux et le principal trait d'union entre la société humaine et la vie de la forêt (le seul en tout cas qui n'ait pas une posture négative à l'égard de celle-ci - il termine l'opéra en s'endormant paisiblement au milieu des renards), objet de moquerie de l'Instituteur (à l'époque l'un des grands notables du village dans la société rurale est-européenne) qui est lui-même tourmenté par la perte de sa femme. On voit là une relation ambigüe d'amour-rejet de l'homme à la nature, incarnée par la renarde dans laquelle le premier voit son principal objet d'affection, le second une vision presque hallucinée de sa défunte épouse (ça lui apprendra à boire à la taverne ^^) et le Curé le souvenir de la tentation de jeunesse, une femme qui avait mis en péril sa vertu religieuse. Et, sur la scène, c'était un peu perturbant si on comprenait pas ces métaphores, parce que les mecs étaient à la limite de la déclaration d'amour zoophile x)


D'ailleurs, je trouve intéressant que dans l'opéra, la Renarde ne soit soumise à aucun mâle, pas même le sien. Par la suite, elle fonde une famille, a des petits qui ont eux-mêmes des petits, et ne cesse de se moquer des humains, y compris des braconniers qui menacent les siens. Compréhension intéressante des mécanismes naturels de la part de Leoš Janáček, la Renarde est piégée puis abattue par un braconnier, mais on ne s'arrête pas sur l'événement, on passe à autre chose alors que le Chasseur, dans la scène finale, croise la Jeune Renarde, sa petite-fille, et y voit le sosie de l'animal qu'il a essayé en vain de domestiquer, jusque dans la ruse et la finesse. La mort, le passage des générations, un phénomène d'autant plus intégré et acceptable qu'il accompagne ici le retour de la belle saison après l'hiver.

J'ai beaucoup aimé l'orchestration de cet opéra (quelques jours plus tard, en repassant près de l'Opéra de Lille, j'avais entendu des jeunes discuter stupidement des opéras en disant que c'était pas intéressant de "regarder de la musique" alors que c'est pas du tout ça) parce que les mélodies me semblaient pour la plupart paisibles et bucoliques. Guère de tension dans l'opéra, en dehors des scènes de confrontation (la Renarde vs les poules, vs le coq, vs le chien, vs le chasseur, vs les braconniers, 'fin tout le monde quoi XD), lors desquelles le rythme plus bref et rapide accompagnait bien les chorégraphies. Les chansons étaient toutes en tchèque, je crois, et sous-titrée sur un petit écran au-dessus de la scène - pour le coup j'étais content que Phébus avait eu des places de balcon parce qu'on est peut-être très haut (et on voit la fosse avec l'orchestre, ce qui rompt quelque peu la magie) mais du coup on peut regarder la scène et le texte en même temps, pas comme au niveau du parterre.

Le curé, perdu dans ses méditations, et dans la forêt.
En plus, visuellement, c'était extrêmement bien pensé de la part de l'équipe de l'Opéra de Lille. La scène représentait la forêt, avec des collines basses et une large zone plate au devant, un sol de feuilles mortes de partout, et les danses de groupe des renards - qui évidemment portaient tous des perruques rousses et des tuniques ou pulls orange vif - étaient du coup à mi-chemin entre une zizanie que seule la nature peut offrir et une harmonie digne du genre opéra.
La petite renarde rusée commence et se termine au printemps, si bien que les projecteurs faisaient varier la lumière et la couleur pour donner l'impression de temps qui passe, et j'ai adoré la manière dont l'hiver était représenté : un vaste tissu blanc sur toute la scène, la fonte de la neige se matérialisant par un repli discret et progressif (on avait vraiment l'impression que ça fondait !) de celui-ci dans une trappe ménagée au centre (le genre de trappe qui permet aux interprètes de débarquer pouf pouf par exemple pour simuler le terrier d'un renard et tromper les chasseurs). Les scènes du village, pour leur part, étaient donc interprétées sur le devant, avec de courts intermèdes d'obscurité pour placer une fausse cloison de bois simulant l'auberge. Les costumes, aussi, plongeaient parfaitement le spectateur dans une ambiance rurale, façon fin du XIXème siècle, que j'ai beaucoup appréciée. Belle logistique de l'équipe !

En bref : La petite renarde rusée est un opéra très sympa et aux enjeux narratifs extrêmement simples : je le recommande si jamais vous avez un jour l'occasion de découvrir le genre de l'opéra et que celui-ci se présente à vous. Leoš Janáček n'est pas un auteur aussi connu que Mozart et consorts, mais j'aime beaucoup son écriture et il me semble à la fois plaisant et très facile d'accès. Franchement, je suis bien content de cette expérience avec l'asso Phébus :D


"Ils sont cons ces humains, ils essaient de nous avoir avec des lapins morts, mais c'est un piège, ha-ha !"

2 commentaires:

  1. Mon commentaire ne sert à rien, j'aime pas l'opéra. J'en ai vu un une fois au collège et j'ai trouvé sa chiant à mourir. Celui-ci est peut être vraiment bien j'en doute pas, mais je sais pas, rien que le mot OPERA, sa me rebute, c'est con...

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  2. Il y a pas mal d'organisations étudiantes qui offrent des réductions pour les théâtres/opéra, etc, je trouve ça formidable surtout lorsque l'on est un pauvre étudiant sans le sou... Quand j'étais encore à l'université il y avait une sorte de "pass culture" qui permettait d'aller au cinéma pour 2 euros, et à l'opéra pour 5, c'était incroyable.

    Mais je m'égare.

    Cet opéra me tente bien, je ne connaissais ni l'auteur ni l'histoire mais dès qu'il y a des renards je suis preneuse. D'après les photographies que j'ai pu glaner ici et là, la mise en scène me plait et a effectivement l'air ingénieuse. J'espère pouvoir assister à une représentation d'une manière ou d'une autre, très vite ! Merci pour la découverte.

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