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9.8.15

Le Demi-Monde : la débâcle


Le Demi-Monde : Printemps.

Auteurs : Rod Rees.
Origine : Angleterre.
Nombre de livres : 4.
Date de publication : 2011.
Genre : science-fiction, uchronie.
Ce livre est la suite d'Hiver, du même auteur.

L'auteur.
(4ème de couverture parce qu'il n'y a rien sur Internet sur ce type)
Rod Reed a vécu aux quatre coins du monde ; il a construit des usines pharmaceutiques, conçu des satellites de communication, inventé un concept d'hôtel-jazz…. Désormais écrivain à plein temps, il vit en Angleterre avec sa femme et leurs deux enfants.

Le Demi-Monde, début du Printemps 1005 après le Confinement. Ella Thomas et son ami Vanka Meykov sont confrontés au Quatrième Règne de Reinhard Heydrich, tout-puissant après s'être débarrassé du ghetto de Varsovie et de la résistance polonaise. L'état fasciste, sous couvert d'une guerre contre le Coven de l'impératrice Wu, se dirige en fait vers le Quartier Chaud dirigé par Robespierre et Catherine-Sophie de Venise, où essaient de se réfugier Ella et Vanka.
Il m'a été d'autant plus difficile d'écrire un article aussi juste que possible sur le premier volet de cette tétralogie que je l'ai fait après avoir lu le second et juste avant d'écrire sur ce dernier, un peu comme quand je mélangeais ce qui se passait dans les livres 7, 8 ou 9 du Trône de fer parce que pour ma part j'en ai lu 15 et non 5. Cette difficulté étant encore accrue par la différence notable de niveau entre les deux livres : le premier est très bon, celui-ci très mauvais, et il me fallait donc éviter de donner au précédent une mauvaise image en lui attribuant les défauts de la suite.
Donc ouais, Le Demi-Monde : Printemps est une merde.

Je vais partir d'une interview de l'auteur que j'ai lue et qui setrouve ici.
De fait, Rod Rees, l'auteur de la tétralogie du Demi-Monde, a l'air d'être quelqu'un de très pessimiste et cynique, voire même misanthrope. Même moi qui suis cynique et misanthrope assumé et revendiqué, j'ai quand même une part d'humanisme et d'espoir qui m'empêche de reproduire cette négativité dans mes écrits. J'avais déjà dit au sujet du Bouclier Obscur de John Lang que faire la différence entre les convictions des personnages, celles de l'auteur, et ne pas mélanger les deux, permettait d'écrire des œuvres de qualité, quel que soit le support (ce qu'en l'occurrence ne faisait pas John Lang). Je dis pas que les auteurs ne doivent pas écrire leurs convictions, moi-même j'exprime les miennes dans mes œuvres à venir, mais y'a une différence, encore une fois entre exprimer ses convictions à travers un ou plusieurs personnages et soumettre toute une intrigue et tout un univers à ces seules convictions.
Et une nouvelle fois, on a affaire à un auteur dont les croyances sont évidentes à la lecture de son livre, ce qui nuit gravement à la qualité de celui-ci.

Et comme si ça ne suffisait pas, Printemps reproduit également les défauts d'Hiver et en ajoute de nouveaux. Lol. Grosse ambiance.
Alors, trêve d'introduction, entrons dans le vif du sujet. On retrouve Norma et Vanka juste après le cliffhanger de la fin du premier livre, exactement au même endroit, preuve que couper une séquence en plein milieu c'est toujours l'éclate en termes de narration. T'imagines à la fin du Seigneur des Anneaux : Les deux tours, si le film s'arrêtait au moment où on voit Gandalf, Eomer et les autres Rohirrims arriver en haut de la pente face au Gouffre de Helm ? Genre le jour se lève, on les voit arriver, paf, fin. Et Le retour du roi commencerait par la charge. Bah c'est exactement ce qui se passe là.

Pour rappel, c'est là que ça se passe, essentiellement dans le Quartier Chaud pour ce volume.

Puis les événements se poursuivent, parce qu'il faut bien qu'ils le fassent, on quitte (malgré la géographie très chelou parce que circulaire du Demi-Monde) le double-secteur des anglo-russo-allemands fascistes pour arriver en France, le pays de la lubricité. Duplicité. Pardon, je voulais dire duplicité.
L'un des trucs qui semblent évidents concernant Rod Rees, c'est qu'il croit que tous les gens sont des traîtres en puissance, que l'égoïsme finit toujours par ressurgir même au cœur des plus vertueux des êtres. Comment je sais ça ? Déjà parce qu'à la fin du premier livre, il était déjà question de Gentils qui se trahiraient entre eux tôt ou tard. Ensuite parce que dans l'univers du Demi-Monde, il existe un truc appelé Charismatique Noir – en gros ce sont des personnages très très malveillants qui essaient de conquérir le monde (je vais y revenir) – et que d'après les recherches du professeur Michel de Nostredame (je vais y revenir aussi), TOUS LES HABITANTS du Demi-Monde sont porteurs du « gène », faute d'un autre mot, qui permet de devenir Charismatique Noir, et qu'il peut être activé n'importe quand.
Je traduis : on est tous des gros connards en puissance, il suffit d'une mauvaise journée (coucou Joker et Batman ^^) pour basculer du côté obscur. Enfin, si je suis persuadé que Rod Rees voit la trahison partout, c'est aussi et surtout parce qu'elle est partout dans Printemps. Tout le monde trahit tout le monde.

Comme c'est un tome 2 et que l'effet « découverte et émerveillement » a déjà fini d'opérer, pour maintenir l'intérêt du lecteur, il faut enrichir l'univers, ce que fait l'auteur en expliquant qu'en gros, le Demi-Monde n'est pas juste un gros programme d'entraînement des troupes américaines, c'est aussi et surtout une tentative d'êtres nommés les Grigori (pour simplifier à partir de maintenant je vais dire Vampires), qui ont échoué à conquérir le monde à la fin du XVIIIème siècle – à l'époque de Frankenstein (vers 1795) pour lever une armée dans un monde virtuel qui est lié au monde réel, et que ces Grigori/vampires, donc, se sont fabriqués des alliés, les Charismatiques Noirs, en l'occurrence Heydrich, Beria, Robespierre et leurs potes.
Et aussi qu'ils sont confrontés à un genre de déesse appelée Lilith et qui représente la seule possibilité de défense face à eux, avec ses disciplines, les lilithi, mais que ça c'était il y a très longtemps et qu'à priori elles n'existent plus. SAUF QUE par un mystérieux coup du hasard, Ella Thomas, la nana qu'ils ont envoyée pour « sauver » la fille du président américain, bah c'est la réincarnation latente de Lilith, et qu'elle prend conscience de sa nature après avoir été torturée par des décharges électriques qui ont activé son potentiel, ce qui est quand même dommage parce que tout ce que les vampires ont à lui opposer dans le Demi-monde, ce sont leurs propres serviteurs, les fameux Charismatiques Noirs.
VOILA.

Donc en gros, Printemps dote l'univers du Demi-Monde d'un vaste amalgame d'inspirations, mythologies nordique, chrétienne, magie vaudou, quelques croyances ésotériques, et le résultat en est un répugnant et indigeste ragoût mythique-surnaturel qu'on peine à avaler tout au long de ces 500 et quelques pages. La seule bonne nouvelle, si j'ose dire, c'est que le personnage d'Ella Thomas, qui était peu attachant et un peu con, disparaît au profit de Dame Mimanuelle/Lilith, une déesse toute-puissante qui veut buter Vanka Maykov (apparemment le seul qui peut ramener Ella, parce qu'il l'aime, tout ça).... ah non, c'est pas une bonne nouvelle, ça fait qu'ajouter encore plus de duplicité en fait. Pardon, my bad !

Et au passage, ce bon vieux Rod Rees a craqué son zlip. Dans le premier livre, y'a quelques personnages historiques. Dans le second, il y en a vachement plus et limite on dirait qu'il a essayé d'en caser un maximum dans des rôles qu'il a fabriqués pour les coincer dedans en essayant de masquer sa méconnaissance absolue de l'histoire médiévale et moderne. La « bande des Trois » qui dirige Paris, Barcelone et Rome (Robespierre, Torquemada et Godefroi de Bouillon) est rapidement réduite à deux, puis un et demi, puis zéro, d'autant que Robespierre est représenté comme un pauvre petit soumis à Beria et Heydrich alors que c'était un homme fort et un républicain virulent que personne ne connaît comme tel de nos jours – sérieusement, Robespierre était un mec bien en fait, c'était un peu Mélenchon avec quelques têtes coupées en plus et au passage, il n'avait rien d'un sanguinaire, la preuve c'est son propre conseil qui l'a tué à la fin parce qu'il était « trop modéré ».

 Je connaissais le Marquis de Sade que de nom avant de lire Printemps, je pars du principe que 1. c'est toujours le cas et 2. je lirai jamais un seul de ses livres.

Toujours dans le Quartier Chaud, le Marquis de Sade est d'abord un protecteur efficace pour Ella, avant, duplicité oblige : de la livrer au tortionnaire Josef Mengele (RIEN QUE CA) et d'essayer de la tuer lui-même. On a aussi Casanova qui sert à peu près à rien, Nostradamus en scientifique du futur (en gros son domaine c'est d'exploiter la connaissance du passé pour prédire le futur et l'orienter dans le sens qui l'arrange), Machiavel et Garibaldi qui sont d'obscurs sous-fifres de Norma Williams (MACHIAVEL ET GARIBALDI PUTAIN), Mao Zédong (mal orthographié dans le livre) en secrétaire impérial de la Chine/Coven (donc à priori c'est un brave petit homme castré au pays des féminazis), et tout ce beau monde passe le plus clair de son temps à essayer de survivre au milieu des trahisons.

Après, c'est toujours bien écrit, la narration pue mais elle est claire et fluide. On a même à certains moments droit à de beaux morceaux de bravoure, comme par exemple lors de la longue séquence qui précède puis accompagne la remontée des Champs-Élysées par les troupes victorieuses du Quatrième Règne, et durant laquelle Vanka Maykov et Burlesque Bandstand montent conspiration sur conspiration pour saboter l'événement, qui finit en véritable désastre lors duquel la Tour Affreuse (c'est censé être la Tour Eiffel mais au lieu de la forme qu'on lui connaît, au pays de la lubricité sexuelle débridée (les clichés xénophobes, tout ça) elle ressemble juste à un énorme phallus) est démolie puis s'écroule en écrasant fort commodément Robespierre, Beria et de nombreux autres notables. Et cette séquence donc, qui se déroule sur plusieurs jours avant et pendant l'événement, n'est pas découpée en chapitres mais en petites portions successives avec minutage et un point de vue différent à chaque fois, et c'est remarquablement écrit et savoureux à lire ^^


Michel de Nostre-Dame, grand savant du Demi-Monde qui travaille pour la doge Catherine-Sophie de Venise et correspond régulièrement avec des érudits du Coven, est peut-être le seul personnage bien écrit de ce livre. Et ses œuvres introduisent chaque chapitre pour expliquer ses recherches sur les Charismatiques Noirs et les Grigori (qu'il n'est pourtant pas censé connaître).

Le problème au niveau de l'écriture, par contre, c'est qu'elle sombre encore plus dans certains clichés narratifs qu'elle le faisait déjà. Disons-le clairement, ce roman est épouvantablement sexiste. Dans le premier livre, les évocations sexuelles étaient relativement justifiées – la magie voudou pratiquée par Ella Thomas, du moins le prétend-elle avec Maykov pour tromper les chefs du Quatrième Règne, suppose une communion avec les esprits basée sur la séduction et la lubricité – mais dans ce second volet, ça n'a plus aucun sens. 
Depuis les Libertés, les avatars féminins et parisiens du fameux tableau de Delacroix qui se baladent un sein à l'air, jusqu'aux chairtivals – festivals de la chair fort bien nommés – en passant par la doctrine nationale selon laquelle le plaisir sexuel doit être recherché en toute occasion, la France – parce qu'à aucun moment il n'est question de Rome ou de Barcelone, qui sont là pour le lol – passe vraiment pour le pays de la débauche et du vice.

Pire encore, le sexisme s'exprime aussi par un paternalisme bien dégueulasse qui n'a rien à envier à certains jeux vidéo. Alors que les personnages masculins sont systématiquement dominants et que les personnages de Trixie (quasi-absente, au passage), Norma et Ella/Lilith sont très jeunes, elles sont voulues fortes par l'auteur (c'est pour ça que la seconde était la damsel in distress du premier livre je suppose -_-) et parviennent toujours à leurs fins. Le problème c'est qu'à chaque fois qu'elles doivent faire pression sur un homme, elles le font avec leurs seins. Une robe échancrée, un décolleté ravageur, et voilà tous les hommes à leurs genoux, même les frigides de l'état nazi. Les allusions ou représentations sexuelles féminines sont légions, les masculines totalement absentes, l'accent est mis avec évidence sur le corps des femmes et putain sans déconner ! Norma a 18 ans, elle est décrite comme un véritable canon mais à moins d'être super gâtée par la nature c'est encore qu'une gosse, bordel !

Ah ouais, et puis comme précédemment, le dénouement complètement WTF avec un cliffhanger pourri. Au début du livre 1 les Américains filaient une fortune à Ella pour qu'elle accepte d'aller en enfer remplir sa mission (sauver une gamine qui ne veut plus l'être et qui a été remplacée dans le monde réel par la fille d'un monstre nazi). A la fin du livre 2, les méchants retrouvent le frère d'Ella et lui filent une fortune pour qu'il aille en enfer assassiner sa sœur. Et cet abruti accepte, parce que c'est bien connu, on est tous des gros connards en puissance.
 
En bref : suite consternante d'un livre qui était plutôt bon, Printemps ne bénéficie plus de l'effet novateur et inédit de son aîné, autrement dit du seul aspect qui contrebalançait ses défauts. L'univers est toujours aussi cohérent mais détestable et écrit sur des principes affligeants, trahisons en série, sexisme et méconnaissance des sujets historiques qu'il mobilise. Restent les personnages, guère attachants maintenant qu'ils sont tous considérés comme des traîtres patentés, et la narration, qui tourne en rond en se basant sur un fond multi-mythologique nettement moins original que le concept d'origine de l'uchronie et même indigeste dans cette œuvre.

1 commentaire:

  1. J'ai juste survolé pour pas me spoiler parce que j'ai pas encore réussi à finir le livre (le côté "Robespierre est un salaud" me rend dingue, ayant grandi dans une famille plutôt carrément pro-révolutionnaire et qui adule Robespierre, j'ai fait pas mal de recherches sur le gars et je trouve cette vision anglo-américaine qu'on donne de lui totalement aberrante).

    Bref, j'ai juste tilté sur un truc pendant que je scrollais : LIS SADE. Ne serait-ce que par curiosité. Je suis pas spécialement branché bouquins érotiques (d'ailleurs, euh, ne lisez pas Sade comme un bouquin érotique, les gens, hein @@) et je ne suis vraiment pas sadique à titre purement personnel (tel qu'on peut l'entendre aujourd'hui, hier, quand vous voulez). Mais ce type écrivait foutrement bien (et, du coup, c'est le cas d'le dire, ahah !... hum). Bon, par contre, pour lire Les 120 Jours de Gomorrhe... Evite de manger avant :D

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