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1.10.15

Rome, l'Orient et les pirates.

Aujourd'hui on va parler, entre autres personnages, d'un des grands ennemis personnels de Rome.
Et au passage, parce que c'est totalement gratuit, on va aussi démolir quelques idées préconçues. Ouais, je suis comme ça moi. D'ailleurs je l'ai déjà fait dans cet article sur les clichés liés à l'histoire romaine et dans cet autre qui offrait quelques dates pertinentes dans l'histoire de l'humanité.


Introduction : Rome et la géopolitique dans la seconde moitié du 2ème siècle avant Jésus-Christ.

Première idée préconçue à démonter : les Romains étaient des conquérants impérialistes et vindicatifs, comme les panneaux, qui ne reculaient devant aucune occasion d'étendre leur territoire. Évidemment, c'est totalement faux. Notre histoire part justement de cette réalité mal connue.

Nous sommes en 133 avant Jésus-Christ. Je le précise maintenant et je ne le redirai pas ensuite, parce que l'ensemble de cette histoire se déroule avant l'ère présente. Bref, on est donc en 133. A cette époque, Rome est tiraillée par les événements qui se succèdent très vite.
  • La Macédoine est conquise en 168 après la bataille de Pydna qui opposait Paul-Émile le Macédonien – c'est coutumier pour les Romains de donner à leurs généraux un surnom lié à l'ennemi vaincu – au roi Persée de Macédoine, qui avait essayé de s'ériger en contre-pouvoir aux Romains (c'est louable) en envahissant les cités grecques alliées à Rome (c'est vachement moins louable). Le territoire acquis comprend la côte illyrienne, la Macédoine elle-même (au nord de la Grèce) et une partie de la côte thrace. Rome s'étend alors indistinctement de l'Italie au Bosphore. Dans la foulée, en 146, la province d'Achaïe, c'est-à-dire la Grèce du sud, est conquise à l'issue d'une campagne brutale où Corinthe est rasée.
  • Plus important, l'ennemi héréditaire, la république de Carthage, est définitivement détruite en 146 et on envisage l'installation d'une colonie romaine sur ses ruines pour contenir les appétits territoriaux de la Numidie de Jugurtha, qui occuperait bien les terres de son ancien rival et maître carthaginois.
  • Dans la lignée de cette victoire, Rome met fin définitivement en 133 aux menaces de la cité espagnole de Numance, qui menaçait les territoires romains d'Ibérie depuis leur acquisition à l'issue de la seconde guerre punique (contre Carthage) en 201.
Bref, c'est évident, Rome ne cesse de conquérir de nouvelles régions de la Méditerranée, toujours suivant son principe d'occupation défensive. Dans aucun cas la démarche impérialiste n'est exprimée de la part de la cité italienne, puisqu'on a tour à tour affaire à un Macédonien qui veut marcher dans les traces d'Alexandre le Grand et à des « barbares » celtibères qui n'ont cessé de menacer les terres romaines en Espagne, alors même que de nombreux états antiques vivaient en très bonne entente avec Rome. Quant à Carthage, si sa destruction finale est bien le fait des Romains alliés à la Numidie, elle concrétise surtout la peur, fondée sur le sursaut de l'économie carthaginoise, que la cité africaine ne redevienne une menace sérieuse, et cette destruction n'a été suivie d'aucune occupation de territoire malgré les intentions affichées. Plus important encore, Rome ne possède à l'époque encore aucune colonie hors d'Italie : c'est-à-dire que sa domination est très indirecte et se fait par des traités d'alliance ou de subordination des ennemis vaincus plus que par l'installation effective de colons sur leur territoire.

L'Italie romaine autour de 100 avant notre ère. En vert, Rome et ses colonies, en rouge et en rose, les cités de droit italien et les cités alliées, qui ne bénéficiaient pas des avantages fiscaux, juridiques et judiciaires du droit romain, constituaient les troupes auxiliaires des légions et recevaient un part amoindrie du butin de guerre.

Ce qui importe surtout dans ces conquêtes, c'est de savoir que le poids numérique des alliés de Rome et surtout des cités italiennes est croissant dans les armées par rapport aux légionnaires romains. J'en ai parlé assez rapidement quand j'ai évoqué l'histoire de Pompéi, mais les villes de la péninsule sont à l'époque de plus en plus tiraillées entre leur devoir envers les Romains, qui dominent toute la Méditerranée occidentale et l'Italie d'une poigne de fer de plus en plus lourde, et leur volonté d'accéder à la citoyenneté romaine qui supprimerait les inégalités d'impôts, de justice, de distribution du butin et d'accès à l'ager publicus, les terres publiques dont dépendent les colonies et les exploitations terriennes. Concrètement les Italiens en ont marre de verser leur sang et d'envoyer leurs jeunes à la guerre sans récompense digne de ce nom.

Or, la tension entre Rome et ses alliés se répercute dans la cité elle-même où les notables sont divisés en deux factions, les optimates, favorables aux élites, à Rome et à sa toute-puissance, et les populares, qui au contraire favorisent le peuple, prônent la distribution de blé, l'accès à la terre pour les pauvres, la fondation de nouvelles colonies (pour y placer des Romains qui posséderaient des terres) mais également l'accès des Italiens à la citoyenneté romaine (et donc aux nouvelles colonies en question).
J'en ai déjà parlé lors de mes articles sur Jules César et dans une moindre mesure Auguste, pour une raison évidente : les affrontements de la guerre civile ne sont que la conclusion de la Guerre Sociale et des luttes entre optimates et populares.

  1. Rome et la prise en main de l'Asie.

En 133 donc, parce que c'est là qu'on a commencé, ont lieu plusieurs événements apparemment sans rapport, mais qui auront des conséquences majeures. A Rome, Tiberius Gracchus, tribun de la plèbe qui a fait voter en force une loi limitant les terres possédées par citoyen et redistribuant les terres excédentaires aux Romains les plus pauvres, est assassiné après s'être présenté aux élections pour un second tribunat qui lui aurait offert l'immunité dont il a besoin pour se protéger de ses ennemis optimates. Avec lui, 300 autres populares sont massacrés. Son corps est jeté dans le Tibre, le fleuve de Rome. Voilà. Je rappelle que la personne du Tribun de la plèbe est inviolable, puisque c'est le seul magistrat qui représente le peuple et non l'aristocratie sénatoriale.
La même année, le roi Attale III de Pergame, dont la cité est à la fois une alliée de Rome et un grand centre de l'hellénisme (la culture grecque) en Orient, meurt sans héritier. Dans son testament, il lègue le pouvoir à Rome et charge celle-ci de trouver un successeur acceptable. Et là à Rome, c'est le gros bordel. Vous savez peut-être que les Romains étaient obsédés par la loi, le droit et la juridiction. Or, à ce moment, on ignore totalement si le Sénat et le Peuple Romain peut être érigés en entités juridiques capables d'hériter. Mais l'indécision tourne court : le frère bâtard d'Attale III, Aristonicos, s'autoproclame roi de Pergame, bien que certaines grandes cités du royaume se soient ralliées à Rome.

Les régions d'Anatolie entre les dominations grecque et romaine : l'Asie correspond à la Troade, Mysie, la Lydie, la Carie et la Phrygie.

En Italie la situation est claire, ce connard essaie de prendre des terres sur qui on a des droits légitimes attestés par testament et il est hors de question de le laisser faire ! Du coup le Sénat envoie sur place Scipion Nasica, le Grand Pontife, à la fois parce que c'est un Scipion (et entre Scipion l'Africain et Scipion Emilien, cette famille fait généralement des ravages chez les ennemis de Rome), mais aussi et surtout parce qu'il est à l'origine de l'assassinat de Tiberius Gracchus et qu'il faudrait mettre sa personne sacrée à l'abri des représailles. Quel meilleur abri, en effet, que près des dieux eux-mêmes ? C'est ce qu'a dû se dire le destin puisque Nasica est tué peu après son arrivée à Pergame. Paf, ça lui apprendra.
Année 131. Rome, en réaction, nomme un nouveau Grand Pontife, en la personne de Publius Licinius Crassus, qui décide d'aller laver l'offense en détruisant Aristonicos lui-même. Bien mal lui en prend, parce qu'il est rapidement repoussé et tué à son tour. Pour te donner le contexte, Publius Licinius Crassus, c'est l'arrière-grand-père du célèbre Marcus Licinius Crassus Dives, qui écrasera la révolte de Spartacus avant de s'allier à César et Pompée puis de se faire verser de l'or en fusion dans la bouche par le roi des Parthes après avoir échoué à le vaincre. Se faire botter le cul par des Orientaux, c'est un peu une tradition chez les Licinii.

Des alliés de Rome, seule Rhodes parvient avec sa flotte à tenir en échec celle de Pergame. Aristonicos, alors maître en ses terres, presse les aristocrates pour se renflouer après cette guerre, ce qui les fait se rallier aux Romains. Rome envoie alors un nouveau consul en Orient – heureusement qu'il y en a deux par an, on risque pas d'en manquer – en la personne de Marcus Perperna, qui parvient, lui, à vaincre le bâtard – c'est pas insultant, il était vraiment illégitime – et l'envoie prendre sa retraite en Italie avec toute la fortune de son royaume. Nous sommes en 130 et Aristonicos sera exécuté l'année suivante sur ordre du Sénat. Perperna n'a cependant pas la chance d'aller recevoir un Triomphe, puisqu'il meurt à Pergame sur le voyage du retour. Décidément, y'a un truc dans l'air en Orient ou quoi ?

Pergame, Rhodes et le Pont en Anatolie peu avant 133. La carte figure également quelques cités libres d'Asie Mineure, qui ont cultivent une certaine autonomie de la Grèce depuis les guerres médiques au Vème siècle avant Jésus-Christ.

C'est donc à un certain Manius Aquilius que revient la tâche d'organiser la nouvelle province d'Asie, dont il démantèle une partie pour donner la Lycaonie à la Cappadoce. Abandonnée par les nouveaux propriétaires, la Phrygie est en revanche récupérée par le royaume du Pont puis contestée par Rome qui la récupère en 103.
Et comme on l'a vu, Rome n'a pas cherché consciemment à obtenir ce vaste territoire d'Asie, mais l'a reçu par héritage simplement grâce à sa longue amitié avec les rois de Pergame, sans jamais tenter de se substituer à eux. Next !

  1. Le problème de Cilicie.

Là on passe à une deuxième idée préconçue. Dès qu'on parle de piraterie, les gens pensent à des canons, des drapeaux noirs, de fiers gaillards vêtus de cuir et vociférant des Yo-ho pour parsemer de panache leur longue carrière. Dès qu'on parle de piraterie, les gens s'imaginent que les pirates se sont engagés volontairement sur la voie de la criminalité océanique pour poursuivre un idéal de liberté, par goût de l'aventure, pour la classe (parce que le peuple adore les pirates), bref, pour la beauté du lol et parce qu'être pirate, c'est TROP SWAG.
(en vrai la plupart des pirates de l'époque moderne ont eu un parcours très bref et très violent, mais je vous renvoie à l'excellente vidéo de Linksthesun pour ça)

Alors qu'en fait, l'époque moderne et les canons n'ont absolument pas inventé la piraterie. Dès lors qu'il y a eu des flottes d'état, il y a eu des pirates pour profiter des circonstances et du vide laissé sur les mers. Là où ça commence à nous concerner, c'est que la guerre contre Pergame a sérieusement affaibli la flotte de Rhodes, ce qui laisse un vide en Méditerranée orientale.
Il faut savoir que Rome n'a jamais été une grande puissance navale, contrairement à ses ennemis de Carthage, de Macédoine et du royaume séleucide, et même plus tard face à l'Égypte. La cité italienne est une puissance terrestre qui mise sur les légions et son écrasante démographie, et quand elles ne servent pas, les puissantes quinquérèmes (navires à 5 bancs de rameurs) ne sont pas entretenues. Rome élimine la menace navale par la pression sur les vaincus, qui sont forcés de limiter leur flotte : Carthage est réduite à 10 navires en 202, la Macédoine à 6 en 197 et les Séleucides à 10 navires en 188. Évidemment, ce vide omniprésent des flottes de guerre dans la Méditerranée laisse le champ libre aux pirates qui s'appuient sur les territoires qui la bordent.

Bacchus et les pirates, mosaïque romaine, musée national du Bardo, Tunis. Non parce qu'on n'a attendu ni les canons ni la monarchie et les aspirations républicaines pour inventer la piraterie.

L'un des territoires riverains en particulier, la Cilicie, qui a par ailleurs souffert des appétits territoriaux de ses voisins, est juste devenu un refuge pour paysans ruinés coincé entre les montagnes et la côte. Et les paysans ruinés, quand la terre ne leur apporte plus rien, ils font quoi ? Bah ouais. Ils deviennent des pirates pour profiter du commerce d'esclaves dont tout le monde fait usage à l'époque.
Alors là, ça va très vite. Les pirates ciliciens, à bord de leurs petits navires, se dirigent vers l'ouest (la seule direction possible quand on quitte la Cilicie par la mer, si tu sais lire une carte), passent Rhodes qu'ils ne tiennent pas à attaquer, et s'installent en Crète.
De là, ils écument les côtes d'Anatolie (actuelle Turquie), de Grèce, et poussent même jusqu'à l'Italie. Bref, la mer Égée, c'est un peu la maison. Pense donc, il parviennent même à couper les routes commerciales entre Rome et l'Asie. La Méditerranée centrale, c'est carrément leur territoire. C'EST DU PIRATE DE HAUT NIVEAU LA.

Nous sommes donc en 102, et le Sénat désigne Marcus Antonius pour déloger et vaincre les pirates. Parallèlement, la Cilicie Pédicule (Κιλικία πεδιάς ou Kilikia Pedias, soit « Cilicie Plate ») c'est-à-dire la partie orientale de la région est réduite en province par les Romains, mais l'ouest, la Cilicie Trachée (Κιλικία Τραχεία en grec), soit les montagnes, sert toujours de refuge aux pirates. De son côté, Marcus Antonius échoue à chasser les Ciliciens de Crète, du coup il est surnommé « le Crétique », par dérision. Parce que j'ai déjà dit que les Romains créaient des titres de victoire (l'empereur Trajan a été appelé Dacique puis Parthique). Du coup ça fait un peu « Eh Antonius, t'es le Crétique maintenant, tu les as bien défoncés les Ciliciens hein ? Ah non c'est vrai, t'es trop mou, haha ! »
Ce qui est parfaitement vrai. Marcus Antonius a passé plus de temps à piller qu'à combattre. Ce qui est un peu la honte quand on sait, avec le recul, que son fils Marc-Antoine sera le grand général de César et le rival d'Octave/Octavien César. Et à cause de ce gros taré, les pirates de Cilicie s'apprêtent à être une menace endémique pendant presque un demi-siècle.

La Cilicie antique : la ville de Tarsus, au centre, marque la limite entre la Cilicie pédicule ou plate, à l'est, et la Cilicie Trachée, à l'ouest.

Maintenant, ce qu'il faut savoir, c'est que cette lutte contre les pirates n'a pas pour objet le seul contrôle de la Cilicie (que Rome ne cherche même pas à conquérir à la base). L'enjeu est évidemment la libre-circulation des flottes, principalement romaine, en Méditerranée (parce que la république n'est pas la seule à envoyer des navires en mer, le quidam de base qui vit de la pêche ou du commerce le fait aussi et lui il a pas une marine de guerre pour le protéger), mais les Romains visent aussi, en Cilicie, à réduire une menace et à s'ouvrir un chemin vers le cœur de l'Anatolie et la Cappadoce.
Et la raison de ces besoins stratégiques est très simple : elle s'appelle Mithridate.

Buste de Mithridate VI Eupator en Hercule d'époque impériale (Ier siècle de notre ère).

  1. La Première Guerre Mithridatique (89-85) et la guerre civile de Sylla et Marius.

Remontons un peu dans le temps et l'espace. Sur la côte nord de l'Anatolie, au bord du Pont-Euxin, actuelle Mer Noire, se trouve le royaume du Pont. Il s'agit, comme l'Égypte lagide, l'ancien royaume séleucide, l'Arménie et l'ancien royaume de Macédoine, d'un royaume issu de l'empire d'Alexandre. Dans le vide politique laissé par Pergame devenue romaine, l'Égypte en recul et les séleucides en déclin, le Pont s'efforce d'étendre son territoire.
En 120, le roi Mithridate V meurt et laisse plusieurs héritiers. Son successeur Mithridate VI, désireux de régner seul, quitte Sinope, la capitale, pour se retirer dans les montagnes avec quelques partisans. Peut-être pour un entraînement secret, peut-être pour devenir un dangereux radical, on sait pas, mais ce qui est sûr c'est que que quand il en revient en 112, soit huit ans plus tard, il est devenu très méchant : il fait exécuter sa mère et son frère cadet afin d'être le seul au pouvoir. Puis il se fait appeler Eupator, soit « de noble naissance ».

L'Anatolie entre la prise en main de l'Asie et les guerres mithridatiques : en rouge, la république romaine, en rose, ses protectorats, en vert le Pont et en gris l'Arménie alliée au Pont. La Syrie séleucide, l'empire parte et l'Égypte ptolémaïque sont aussi mentionnés.

Renforçant son territoire et surtout sa mainmise sur le Pont-Euxin, histoire de se faire la main, il va par exemple botter les fesses des Scythes qui menacent les Grecs de Chersonèse (actuelle Crimée, la fameuse péninsule russe qui aurait jamais dû être ukrainienne), puis s'empare de l'Arménie Mineure et de la Colchide, vers le Caucase, avant de partager la Paphlagonie avec le roi Nicomède III de Bythinie. A ce moment, nous sommes en 107 et les Romains ne peuvent intervenir dans cette montée en puissance, puisqu'ils sont très occupés à lutter contre Jugurtha en Numidie, cet ancien voisin de Carthage qui se sent bien de virer les Romains d'Afrique.
Il se trouve par ailleurs que Laodicée, l'une des sœurs de Mithridate, a épousé le roi Ariarathe VI de Cappadoce (et que Laodicée, une autre sœur de Mithridate, a épousé son propre frère, mais passons ^^) et lui a donné un fils. Histoire de favoriser la famille, Mithridate fait assassiner Ariarathe et place sur le trône de Cappadoce son neveu, qui prend le nom d'Ariarathe VII Philométor (qui aime sa mère, bah tiens).
Ouais, autant être prévenus, en termes d'onomastique y'aura pas des masses de variété chez les monarques orientaux hein ^^
Toujours est-il que Nicomède, le roi de Bithynie, craint une extension du royaume du Pont voisin et contacte Laodicée par précaution. Et comme dans une bonne tragédie antique, les deux chefs d'état s'éprennent l'un de l'autre et se marient aussitôt. Mithridate fait un peu la gueule, il a pas fait assassiner un beauf pour en voir débarquer un autre, donc en réaction il envahit la Cappadoce, éjecte Laodicée, Nicomède, assassine son neveu et le jeune frère de celui-ci qui a tout juste eu le temps d'être Ariarathe VIII et place sur le trône un de ses fils qu'il nomme Ariarathe IX. Ouais ça va vite. Tout ceci se déroule entre 100 et 98.

La Cappadoce fait alors appel à Rome, qui est toujours présence en Asie (donc à l'ouest de l'Anatolie) et qui a fini sa guerre en Numidie. J'te dis pas comment ça s'est terminé, parce que c'est assez lol.
Bref, en Orient, sous la pression romaine, un noble cappadocien du nom d'Ariobarzane devient roi en 92 avec le cognomen de Philoromaios, « ami des Romains ». En tout cas des amis il risque pas de s'en faire avec un surnom pareil. Parallèlement, Nicomède IV de Bythinie a succédé à son père en 94 et a été aussitôt accepté par Mithridate, qui établit des traités avec lui comme avec le roi Tigrane d'Arménie, rapports aux bonnes relations de voisinage, à éviter d'être encerclé par des ennemis, tout ça. Du coup, quand Ariobarzane est roi de Cappadoce et que Mithridate n'aime pas ça, Tigrane (qui a une frontière commune avec la Cappadoce) se fait plaisir de l'en éjecter.
Les Romains ne peuvent à nouveau pas intervenir : les revendications de leurs alliés Italiens ont dégénéré en Guerre Sociale, qui oppose Rome et les villes du nord et du sud de la péninsule, et dans laquelle s'illustrent notamment les grands généraux Marius et Sylla : le truc marrant c'est que le premier est le chef des populares, le second celui des optimates, et que tous deux ont également combattu Jugurtha en Afrique. C'est comme ça que s'était finie cette guerre, les généraux ennemis se sont succédé pour taper sur les numides en se battant pour savoir qui aurait la gloire et donc le contrôle de Rome. J'avais dit que c'était lol.

Pseudo-Marius d'époque augustéenne (-31/14), Glyptothèque de Munich, vraisemblablement produit au sein d'une galerie de portraits de héros de la république, et donc d'une fiabilité douteuse. Grand général, réformateur de l'armée, consul puis dictateur, Marius (157-86) était le chef de file des populares et le modèle de Jules César, son héritier politique, dont il épousa la tante.

Manius Aquilius Nepos, le neveu du type à qui Rome avait confié la gestion de l'Asie, replace Ariobarzane à la tête de la Cappadoce, exige une compensation à Mithridate pour les efforts consentis, puis pousse Nicomède à l'affronter. Mithridate, qui n'aime pas se faire prendre pour un con, attaque la Cappadoce et la Bythinie en même temps en 89-88, et chasse à la fois Ariobarzane Ier et Nicomède IV, puis capture Nepos et lui fait verser de l'or en fusion dans la bouche pour moquer son avarice - encore une fois un précédent qui sera confirmé en 63 par Crassus déjà cité. Il pousse jusqu'à l'Asie où il massacre 80 000 Romains et supprime les impôts pendant cinq ans. Vraiment pas un comique, ce type. Rhodes est à ce moment-là la seule puissance égéenne qui résiste encore au Pont et je rappelle qu'ils ont aussi les pirates de Cilicie sur le dos. Sur sa lancée, Mithridate envoie des troupes dans l'île de Délos, grand sanctuaire grec, qui est complètement ravagée puis soulève les Grecs contre Rome et place des hommes de confiance partout : son fils Pharnace sur le Pont, son fils Ariarathe IX en Cappadoce et Galatie, son général Archélaos en Grèce.

Pendant ce temps, les Romains ont fini leur Guerre Sociale, ont vaincu leurs alliés italiens, mais leur ont accordé la citoyenneté exigée. Le conflit les a tellement ruinés qu'ils doivent vendre des terres publiques pour se refaire. Parmi les candidats à la guerre en Asie se trouvent Pompeius Strabo, vainqueur de la Guerre Sociale, mais cruel et avare, ainsi que Marius, chef de file des populares, victorieux de Jugurtha autour de 105 et de l'invasion cimbre et teutonne en 102-101. Sylla, le grand rival de Marius et chef des optimates, soutenu à la fois par les Cecilii Metelli, patrons de Marius (ces sales traîtres) et par Pompeius Rufus, son co-consul en 88, essaie d'empêcher son ennemi d'accéder à davantage de gloire militaire. Celui-ci va trouver le tribun de la plèbe pour faire voter une loi pour le désigner comme général contre Mithridate, amnistier les criminels et chasser du Sénat ses membres les plus endettés, y compris Sylla.
La violence urbaine propre aux guerres civiles romaines se déchaîne alors : Pompeius Rufus est massacré, Sylla obligé de se cacher dans la maison de Marius et destitué au profit de celui-ci. Sauf qu'il a réuni des légions en prévision de la guerre en Asie et que celles qui ne sont pas encore au combat franchissent les limites du Pomerium, l'espace sacré de la Ville : Marius est chassé en Afrique et le tribun de la plèbe tué à son tour. A l'issue des élections qui sont organisées, Cinna, partisan de Marius, est élu au consulat en 87. Il fait revenir son chef en Italie et tous les deux sont consuls en 86.
Manque de pot, Marius meurt le 17 janvier 86 et Sylla demeure alors le seul ennemi de Mithridate.

Pseudo-Sylla d'époque augustéenne et de la même série que le pseudo-Marius, Glyptothèque de Munich. Opposant de Marius, Sylla (138-78) était le chef de file des optimates, les aristocrates conservateurs de Rome, favorables au privilège de classe et au Sénat. Comme son ennemi, il a lui-même été sénateur, consul et dictateur et a inspiré le général Pompée le Grand.

Le général romain avait commencé par éclater Archelaos à Chéronée en Grèce dès l'année 87 : Athènes est prise et pillée par les légions durant l'année. En 86, des renforts pontiques arrivent de Thrace et Valerius Flaccus, un fidèle de Marius, de Rome pour relever Sylla de ses fonctions. Celui-ci s'empare de la plupart des hommes du nouveau venu en provoquant une mutinerie et une seconde bataille a lieu à Orchomène, lors de laquelle Sylla triomphe encore par 15 000 hommes contre environ 40 000. Devant l'avancée de l'armée de Flaccus, les Pontiques évacuent la Macédoine puis la Thrace et le Romain se réfugie à Byzance... pour s'y faire assassiner par son second, Fimbria. Comme quoi le manque de charisme chez les généraux romains, c'est fatal. Fimbria profite de son nouveau statut pour aller ravager l'Asie et brûler Ilion, une cité d'Anatolie qui serait en fait la légendaire Troie, et qui surtout s'était placée sous la protection de Sylla. Pendant ce temps certaines cités grecques en profitent pour se révolter contre le Pont, si bien que Mithridate renonce, s'engage à payer une rançon et à livrer des troupes. Puis Sylla, professionnel jusqu'au bout, assiège Pergame, provoquant le suicide de Fimbria.
Les cités grecques (notamment celles d'Anatolie) ralliées à Mithridate sont alors punies par un lourd tribut et la province est divisée en 44 circonscriptions. A l'annonce du retour de Sylla en Italie, Cinna et les principaux populares sont massacrés. Une série de proscriptions frappe leurs partisans et leur entourage, à laquelle échappe un certain Jules César, qui préfère prendre la fuite en s'engageant dans les magistratures militaires en Asie . En 79, un jeune orateur du nom de Cicéron fait également son entrée en politique en dénonçant publiquement les proscriptions.

  1. La troisième guerre mithridatique (74-63), la fin de la piraterie cilicienne et l'avènement de Pompée.
(je fais totalement l'impasse sur la seconde guerre mithridatique, qui est surtout une reculade des Romains et une stagnation de Mithridate, et lors de laquelle il ne se passe rien)

Le roi de Bythinie, Nicomède IV, meurt en 74 et lègue par testament son territoire à Rome. ENCORE. Et cette fois le doute n'est plus permis pour aucune des parties : Mithridate y voit une justification toute trouvée à une nouvelle invasion pour contrer les Romains, qui envoient le général Marcus Antonius Cotta, qui connaît déjà le terrain pour y avoir livré la 2ème guerre mitridathique, et lui adjoignent Lucius Licinius Lucullus en Cilicie.

Bon, la république romaine ressemblait à nos puissances contemporaines sur au moins deux points : 1. elle tenait beaucoup à contrôler ses voies de communication (et c'est normal) et 2. elle avait les moyens matériels, financiers et démographiques de lutter contre plusieurs ennemis à la fois.
Il faut savoir qu'entre 87 et 83 a commencé à faire parler de lui un certain Quintus Sertorius, qui ne concerne ni le Royaume du Pont ni les pirates de Cilicie qui à l'époque continuent à faire chier tout le monde, mais qui était un partisan de Marius. Au moment du retour à Rome de Sylla après la 2ème guerre mithridatique en 81, il se rend en Espagne pour fuir les armée du général qui massacrent des populares à tout va. Et là, jouant la carte du gentil Romain, il fait la satisfaction à la fois des Celtibères et des citoyens romains jusqu'à fonder un état indépendant avec un Sénat et tout. La république, des voisins qui se taillent un bout d'imperium romanum gratuitement, ça la fait moyennement marrer, alors elle décide d'envoyer un jeune général qui avait déjà éclaté un certain nombre de partisans de Marius et leurs armées en Sicile, en Afrique et en Numidie, un homme impitoyable et talentueux du nom de Cnaeus Pompée, qui après une guerre difficile parvient à vaincre Sertorius qui est assassiné par les siens.
Du coup, quand il s'agit de régler le problème de la piraterie, surtout après les échecs retentissants de Marcus Antonius Creticus, tour à tour vaincu à Ostie – Ostie c'est le port de Rome, qui est elle-même à 40 km à l'intérieur des terres. C'est-à-dire que le mec s'est fait défoncer avant même de quitter l'Italie – et en Crète (d'où son surnom insultant) et de Quitilius Caecilius Metellus (encore cette famille de tarés) en Crète également, le tribun de la plèbe Gabinius propose une loi qui offrirait le commandement suprême à Pompée sur toute la Méditerranée et à 70 km des côtes (donc en incluant Rome elle-même), la liberté de puiser autant qu'il le souhaite dans le Trésor de Saturne (celui lié à l'armée donc), ainsi que l'armement de 200 navires et le choix de 15 légats pour l'assister dans sa tâche, le tout pour une durée de deux ans. Bref : on lui offre la dictature, le pouvoir suprême de la république, tout à fait légale, mais utilisée en cas d'extrême urgence (notamment contre Hannibal sur la personne de Scipion l'Africain un siècle plus tôt).

Position des 25 légats de Pompée durant la guerre contre les pirates, chacun responsable d'une partie des côtes. Les points rouges représentent les cités romaines (=de droit romain).

La proposition fait un tollé, le tribun est menacé, et comme les tribuns de la plèbe, dont la personne est inviolable, se font régulièrement assassiner depuis des années, il se réfugie auprès du peuple qu'il représente et qui le protège. La Lex Gabinia finit par être acceptée selon les termes suivants : 500 navires armés, 25 légats nommés, 120 000 hommes et 5000 cavaliers équipés pour combattre la piraterie. Autant dire que Pompée est temporairement aussi puissant que Jupiter dans le territoire de la république.
Alors comme il est très malin, il quadrille toute la mer, répartit ses 25 légats sur les côtes en leur assignant à chacun des zones de surveillance, pendant que lui part à la chasse. Et ça marche du tonnerre (Jupiter, tout ça (pardon)) : il capture ou détruit de nombreux navires, fait prisonniers d'innombrables pirates, s'empare des rostres de bronze des vaisseaux ennemis, repousse les Ciliciens toujours plus à l'est, jusqu'à ce qu'ils soient contenus dans leur province originelle, qui est assiégée, capturée et réduite en territoire romain. Et comme contrairement à tous les dirigeants politiques de notre époque ou presque Pompée a parfaitement compris comment gérer la pauvreté, il place tous les pirates qui se sont rendus un peu partout autour de la Méditerranée, sur des lopins de terres qui leurs sont attribués, réduisant à néant, de fait, la pauvreté et la famine qui les avait fait prendre la mer à la base. Oh : et toute cette opération a duré trois mois. TROIS MOIS. Nous sommes donc en 67 avant Jésus-Christ.

Le royaume du Pont et les provinces d'Asie et de Lycie-Pamphylie au début du Ier siècle avant notre ère. En rose, la république romaine, en violet vif, le royaume du Pont et en violet grisé, son extension maximale, qui met en évidence le royaume du Bosphore (Crimée) d'héritage grec, où Mithridate passa les dernières années de sa vie.

Pendant ce temps, la guerre continue contre l'increvable Mithridate, mais Lucius Lucullus qu'on avait envoyé rallier l'Asie depuis la Cilicie traîne les pieds, traverse l'Anatolie au ralenti en pillant à chaque occasion, si bien que le tribun de la plèbe Gaius Manilius fait voter une loi pour désigner Pompée comme nouveau général en chef face à Mithridate, en s'imaginant qu'à nouveau, l'affaire sera emballée dans les trois mois. Les Alliés, en 1944, s'imaginaient arriver à Berlin à la fin de l'été et rentrés à la maison pour Noël. Si on avait eu Pompée à l'époque, peut-être que la Seconde Guerre Mondiale se serait terminée en 1937.
Bref, après son parcours militaire et avec le soutien des chevaliers romains (rien à voir avec le Moyen-Âge, c'est juste la classe marchande moyenne, inférieure à l'ordre sénatorial, et qui possède des chevaux, d'où son nom) dont le grand commerce est pillé par cet abruti de Lucullus en Asie, la Lex Manilia (du nom du tribun) est acceptée.

L'Anatolie romaine, à l'époque impériale. C'est une carte de cours que j'ai eue à la fac, elle est pas très claire parce que très complète, toutes les cités d'Anatolie y sont représentées sous leur nom latin, de même que les frontières des provinces. Pergame se trouve sur la côte égéenne, face à l'île de Lesbos et l'on voit l'étendue des provinces d'Asie, de Cilicie et de Pont-Bythinie.
(oui bon, et parfois en cours j'me faisais un peu chier alors je m'occupais comme je pouvais ^^)

Pompée commence par interdire au roi Tigrane d'Arménie de s'allier à Mithridate, parce que les alliances de voisinage à un moment ça va. Puis il lutte contre le Grand Méchant et parvient à l'écraser... bah, en quelques mois, en effet. Mithridate, dont le royaume est vaste, fuit vers le Caucase et de là, vers le Royaume du Bosphore autour de la mer d'Azov (entre la Crimée et le reste de la Russie) où les Romains ne s'aventurent pas, parce que c'est quand même vachement loin. Pompée récupère cependant quelques territoires orientaux pour faire bonne mesure : la Syrie, la Phénicie, le Pont, la Bythinie et l'intégralité de la Cilicie deviennent romains et le général victorieux normalise les relations avec l'empire Parthe, le grand ennemi héréditaire des Romains, en plaçant la frontière entre les deux puissances sur l'Euphrate, récompensant les fidèles de Rome et sanctionnant ceux de Mithridate. Après ça, Pompée répond à l'appel à l'aide des Juifs en guerre civile en Judée. Il y assiège et pille Jérusalem, inaugurant un genre de tradition historique.


Conclusion : la nouvelle rivalité.

En 63, à la mort de Mithridate disparaît l'un des derniers grands ennemis personnels de Rome : son fils Pharnace signe un traité avec la République qui fait du Pont un état-client des Romains.
La période qui avait commencé au milieu du IIème siècle avant notre ère, lors de laquelle Rome est confrontée à la guerre civile entre optimates et populares, puis à la Guerre Sociale qui cristallise cette opposition, et à des dissidences liées à ses récentes conquêtes malgré l'élimination d'ennemis puissants (Carthage, la Macédoine, le Pont) s'achève autour de 59.
Malgré son « triomphe sur le monde » de 63, Pompée, qui était un partisan de Sylla et des optimates, se retrouve par la politique militaire de Marius et par les nouvelles données sociales des cités italiennes confronté à un épineux problème : ses vétérans réclament des terres pour retourner à la vie civile. En butte à l'opposition du Sénat qui ne veut pas céder l'ager publicus et surtout qui se méfie de plus en plus des imperatores, les généraux victorieux aspirant à une carrière politique (les 30 années suivantes lui donneront raison ^^), il s'associe à un ancien propréteur d'Hispanie et ancien membre des populares, revenu à Rome, un certain Jules César, dont la popularité et la gloire militaire s'apprêtent à exploser quand celles de Pompée « Le Grand » ont déjà atteint leur sommet...

1 commentaire:

  1. Article trèèèès long mais très passionnant! Au final, on sait très peu de choses sur les romains! Il faut vraiment se plonger dedans pour avoir une vision plus approfondie!
    Et tu as parlé de l'Anatolie *o* j'ai eu un véritable coup de coeur pour cette région grâce à un manga que j'ai lu qui était à la fois historique et fantastique mais dont l'auteur se servait de faits et noms réels. Bref je suis contente que quelqu'un d'autre en sache un peu plus la-dessus xD

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