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9.9.16

Ces mécanismes narratifs horripilants au possible

J'ai vu presque dès sa sortie le dernier VDLB d'Ana D., qui traite de Suicide Squad et de l'avenir des films DC dans le cadre du projet Justice League (il est très bien et il est là) et quelques jours plus tard, je suis allé voir le trailer de Justice League (le film qui réunira les supers version DC face à une menace cataclysmique façon Avengers, premier du nom), histoire de m'informer.
J'ai pas du tout aimé ce trailer, il m'a fait rire pour les mauvaises raisons, et visiblement le projet JL va ressembler au MCU (Marvel Cinematic Universe) alors que la Warner (le studio qui produit DC) a justement juré de définir une identité personnelle, par opposition à Marvel/Disney. Bande de cons.

Le truc c'est que j'ai retrouvé dans le trailer de Justice League (et donc apparemment dans le film, on verra quand il sortira) un de ces mécanismes narratifs que je déteste par-dessus tout et que je revois encore, encore et encore, sans cesse, dans la littérature (romans, BD et comics), le cinéma et les jeux vidéo. Et putain, ça me sort par les yeux.
Alors je vais régler mes comptes avec ces merdes. Trois, deux, un, c'est parti.


Les personnages qui pressentent une menace à l'avance et se préparent militairement ou en réunissant des forces / une équipe.
Le truc dont je viens de parler, que j'ai vu dans le trailer de Justice League et que je déteste, c'est ça. En gros t'as Bruce Wayne qui essaie de convaincre Arthur Curry/Aquaman, Barry Allen/Flash et Cyborg de s'associer à lui pour protéger la Terre (ou Gotham, on sait pas encore) contre une menace potentielle. Et y'a Wonder Woman qui est déjà à ses côtés parce qu'on a vu dans la grosse bagarre à la fin de Batman v Superman que de toute façon, Wonder, elle adore se castagner.

"Oh ouais, de la bagarre, ça fait un siècle que j'avais des fourmis dans les pattes !" Meuf, je t'aime. T'es parfaite, change rien.

NON. Non, non non et putain de NON.
Les personnages fictifs ne sont pas des devins, ils sont incapables de prévoir à l'avance que ça va grave merder, et par conséquent ils ne peuvent pas se préparer contre ce genre de menace. Avengers gère très bien ça puisque c'est seulement après que Loki ait démoli une base du SHIELD que Fury essaie de réunir les Vengeurs, et c'est seulement à la fin qu'il y parvient indirectement (ils se rassemblent eux-mêmes à Manhattan pour une nouvelle apocalypse urbaine post-11 septembre).
Faire d'un personnage fictif un devin qui sait à l'avance qu'une menace va se présenter, déjà c'est particulièrement con, ensuite ça ruine le suspense. Le public sait déjà que ça va merder, du coup il se fiche de savoir pourquoi ou comment – alors que les enjeux et le contexte narratifs sont aussi voire plus importants que les péripéties qu'ils amènent – il est mentalement préparé à ne se soucier que de la baston elle-même, et enfin ça change le ou les personnages en putain de deus ex machina.
Je vais expliquer le concept plus bas.

Et puis surtout, SURTOUT, là c'est mon côté humaniste qui parle, mais l'Humain tend au Bien et au Bon, pas à l'inverse. Si on lui donne le choix, il s'efforcera de construire et de créer plutôt que de détruire. L'Humain, par nature, est pacifique. Ça lui ressemble pas de monter des armées et des initiatives militaires « au cas où ». Les gouvernements font ça. Les individus non.
La preuve, les Vengeurs se séparent après avoir capturé Loki et ne se réunissent à nouveau que quand, comme on le voit dans Agents of SHIELD et Captain America Winter Soldier, HYDRA a pris le contrôle du SHIELD pour semer le chaos planétaire. Les Vengeurs n'aspirent pas au combat permanent, la majorité d'entre eux espèrent rétablir la paix universelle, sans comprendre que leur existence même empêche ça.

La mauvaise gestion des MacGuffin.
J'ai rien contre les MacGuffin en eux-mêmes, ils peuvent être tout à fait bien gérés, comme la Pierre d'Infinité dans Gardiens de la Galaxie, et j'ai même prévu d'écrire une histoire (Le clan du troll) qui repose en partie sur un MacGuffin.
Un MacGuffin c'est un élément – souvent un objet, mais aussi un personnage – qui sert de prétexte au scénario. Sa fonction, sa nature, son utilité, généralement on s'en fiche : tout le monde le veut, ou ça peut provoquer des catastrophes, donc le scénario est écrit autour. Exemple : la mallette et la montre de Butch dans Pulp Fiction. La première, à aucun moment on ne sait ce qu'elle contient, mais Jules et Vincent vont la reprendre pour l'apporter à Marsellus. La montre n'est pas très utile, mais elle a une grande valeur émotionnelle qui pousse Butch à retourner la récupérer, ce qui va le mener à Vincent, puis à Marsellus. Dans les deux cas, tu retires le MacGuffin, il se passe plus rien.

Ouais alors je préviens au passage : filer tous les MacGuffin au même mec, c'est pas non plus une bonne idée.

Le problème c'est que dans beaucoup de films, le MacGuffin est un objet convoité, et que personne, PERSONNE ne songe à le protéger. Exemple typique : les Marvel. Le Tesseract abandonné en Norvège puis récupéré par Crâne Rouge, l'Ether qui était paumé jusqu'à ce que Jane Foster le trouve, la pierre de Gardiens de la Galaxie qui était abandonnée sur une planète en ruine, et personne semble s'en soucier. SAUF les Gardiens de la Galaxie, du coup, qui ont le geste très intelligent et logique de confier la pierre aux Nova Corps.
Quand tu possèdes un truc hyper-puissant ou convoité, tu le fous dans un coffre blindé dans une chambre forte dans une salle secrète souterraine sous surveillance permanente. C'est ÇA, bien gérer un MacGuffin. TU FAIS PAS UN PUTAIN DE MUSÉE D'ARMES DÉVASTATRICES, ODIN !! Et puis surtout tu n'écris pas toute une histoire dessus. Un MacGuffin bien traité est un moyen, pas une fin !

Les personnages systématiquement en opposition, notamment par rapport à une forme d'autorité ou de structure organisée.
Des personnages écrits avec les pieds, détestables, inutiles ou complètement cons, y'en a toute une panoplie et la plupart de cet article leur sera consacrée. Mais alors ceux-là, putain... t'as juste enfin de leur mettre un pain dans la gueule, un coup de genou dans l'estomac, un coude sur leur dos ployé, de défoncer leurs intestins à coups de pied pendant qu'ils sont en position fœtale pour les finir en leur défonçant le crâne à coups de talon.

Un personnage qui s'oppose à tout et tout le monde, qui refuse toute forme d'association, de coopération, d'obéissance, ou de plus élémentaire respect envers ses semblables ou les autorités, ça fait rire personne. C'est chiant au possible. C'était marrant quand c'était rare, ça instillait une dose de chaos, mais de nos jours on en voit partout et ça sert à rien, ça énerve et c'est tout. Salim dans la série d'Ewilan, il est insolent comme c'est pas possible, on a juste envie de l'abattre.
Je sais bien que notre système politique et sociétal nous encourage pas à l'optimisme, mais les gouvernements et les institutions c'est pas le Mal absolu. Pas obligés de s'en méfier en toute occasion. Sans parler des groupes qui ne représentent pas l'autorité établie, comme les ONG, les groupes de résistants, les indépendants et autres. Je rappelle, l'Humain est naturellement tourné vers le Bien.

Protip : une narration reposant sur plein de personnages, ça fonctionne que s'ils sont prédisposés à accepter de travailler ensemble. C'est bête à dire mais l'individualisme forcené ne donne pas de bons résultats en équipe.

Un personnage qui s'oppose à tout et à tout le monde, vous savez ce que ça donne ? Les tarés de Suicide Squad. Un tel personnage, on peut pas s'y fier, on peut rien lui donner, on peut pas lui faire confiance, on peut l'associer à aucun plan, bref, ça ne sert absolument à rien dans la narration.
JE VOUS PRÉVIENS JE VAIS SPOILER LES LIVRES DU TRÔNE DE FER.
 Sélectionne à tes risques et périls. [Dans Le trône de fer, le personnage de Lady Cœurdepierre/Catelyn Stark a mille et une raisons de semer la mort et la dévastation mais elle a au moins le mérite de diriger la Fraternité Sans Bannière, elle est pas juste un élément solitaire du chaos.]
SPOILERS TERMINÉS.
Dans le MCU, Hulk n'est pas en opposition à tout, puisque son écriture repose sur la maîtrise grandissante de sa personnalité par son alter-ego Bruce Banner.
Bref, un électron libre qui s'oppose à tout et à tout le monde, c'est chiant. C'est JUSTE chiant.

Les personnages qui pensent pouvoir tout faire, tout commander, tout gérer sans aide extérieure.
Ça aussi c'est bien relou. Qu'ils soient dirigeants ou acteurs solitaires de plans qui n'appartiennent qu'à eux, les personnages qui se fient à personne ou qui s'imaginent pouvoir changer le monde avec deux mains et une volonté de fer, je les conchie. Il a fallu très longtemps pour établir des structures étatiques complexes dans notre monde et personne a jamais réussi à les renverser. En tout cas personne ne l'a jamais fait SEUL.
L'Humain fonctionne depuis des milliers d'années dans des communautés qui vivent toujours selon les mêmes règles, plus ou moins, et y'a pas une infinité de structures politiques possibles. Et tout ça n'est possible que grâce à la coopération et la coexistence. Du coup la force de l'habitude rend ces structures indestructibles. Elles sont rétablies par les gens au moindre problème.

Un opposant politique qui travaille en solo, c'est un illuminé ou un fanatique. Un opposant politique qui apprend à déléguer et à s'associer, c'est un résistant. 
C'est la différence entre François Ravaillac et Claus von Stauffenberg.

Même sans entrer dans le champ du politique, si on parle de militaire ou d'émotionnel, personne ne fait jamais rien seul. Une vendetta personnelle est vouée à l'échec, comme l'a montré FitzChevalerie Loinvoyant dans L'assassin royal, volume 4 je crois, où il a échoué à assassiner le roi Royal à Bauge. Aucun personnage n'arrivera jamais à tout faire tout-e seul-e et s'il y arrive, c'est que ce personnage est un Gary Stu ou une Mary Sue. C'est-à-dire un personnage complètement cheaté, sur-équipé, sur-qualifié, qui survole les obstacles bref, qui n'a pas la moindre saveur, le moindre réalisme, le moindre intérêt.
La narration fictive vise autant que possible à refléter la réalité. Et dans la réalité on fait rien en solo. C'est pour ça que les dirigeants doivent déléguer, accorder leur confiance, être déçus parfois, être satisfaits souvent, mais se reposer sur d'autres dans les domaines où ils ont des failles et des manquements. Une guerre bien menée, ça repose sur une armée bien entourée, avec des officiers compétents et une administration efficace.
Si Cersei Lannister ou Daenerys Targaryen avaient voulu agir en solo sans jamais se fier à personne, elles auraient pas tenu deux jours et on les aurait retrouvées la gorge tranchée (et potentiellement le vagin défoncé), dans un fossé.

Les personnages qui trahissent sans cesse, qui n'ont aucune loyauté.
Ça fait partie du même registre et j'ai trouvé ça particulièrement détestable dans une uchronie dont le premier tome promettait pourtant de bonnes choses, Le Demi-Monde (4 livres, j'en ai lu que 2).
Ces personnages-là rejoignent un peu ceux qui se méfient de tout et tout le monde.
Un personnage qui trahit sans la moindre raison c'est con, en termes de narration, à plusieurs égards.

Mettons que sur le moment ce soit dans son intérêt de trahir sa cause, ses alliés, ses maîtres ou que sais-je. PENSEZ UN PEU A LONG TERME BORDEL DE MERDE !! Si la trahison échoue, elle sera immanquablement suivie d'une vengeance qui sera impitoyable, demandez à Robb Stark et à Walder Frey. S'il n'y a pas vengeance, le récit manquera forcément de cohérence. Aucun personnage n'accepte sans broncher d'être trahi, toute action appelle réaction.
Si la trahison est couronnée de succès, le personnage en viendra à penser que trahir, c'est une méthode qui marche, et ille risque de recommencer. Soit ille échouera tôt ou tard, soit ille sera forcément doté d'une réputation de traître patenté totalement indigne de confiance, ce qui réduira son potentiel narratif à quasiment rien. Demandez à Cersei Lannister, les réputations de merde, elle connaît.

De toute façon à moins d'une écriture sacrément intéressante, les traîtres ne sont que de détestables connards. Et même avec un bon background, ils attirent pas la sympathie et l'empathie.

D'un autre côté, l'écriture du personnage, son passé, son background, font qu'il est peut-être impossible pour lui de trahir. Conditionnement mental, loyauté à toute épreuve, situation instable type prisonnier ou otage (ou killswitch, mécanisme quelconque qui le mettra à mort à distance au moindre faux pas), les raisons sont nombreuses pour empêcher la trahison, et dans ce genre de cas, on ne répond pas par la trahison. C'est parfaitement incohérent et contraire à la logique et aux raisonnements mentaux humains.
On peut revenir sur le mécanisme qui interdit la trahison mais on ne peut pas trahir pour le contrecarrer. De toute façon la trahison c'est pas un mécanisme narratif viable à long terme. Regardez le roi Loth, il fonctionne qu'avec ça, du coup il fait que de la merde.

Défendre des valeurs suprême de bien et de vertu.
Les parangons de vertu c'est comme les traîtres professionnels et les opposants systématiques, ça fait chier tout le monde, ça file des pulsions homicides. Encore une fois, le récit narratif, même idéalisé, vise à refléter au moins un peu la réalité.
Et la réalité c'est que l'Humain est une créature bienfaisante par nature, mais pas à l'excès. L'instinct de survie, les liens sociaux et familiaux, les convictions sociales, religieuses ou politiques, de nombreuses choses font qu'on ne sera jamais trop bienfaisants. Y'a une limite au bien qu'on peut faire. Les personnages type messie au service du plus grand nombre, qui ne font que le bien, le bien et encore le bien sont rares et ils ont intérêt à avoir une excellente explication. Pour ma part, je les trouve très difficiles à écrire, peut-être les plus délicats des protagonistes, raison pour laquelle j'en ai pas créé un-e seul-e.

La réponse en une image à la question "pourquoi un personnage est toujours plus intéressant s'il n'est pas totalement immaculé ?".

Soyons lucides : si on veut du réalisme, on veut des personnages faillibles. Avec des défauts, des vices ou des tares – ce sont bien trois choses différentes. Des personnages qui développent aussi de l'égoïsme, du dédain, de la violence, une forme de rejet (sans aller forcément jusqu'à la xénophobie, au sexisme ou au racisme hein, à moins que, là encore, ce soit expliqué).
Pour prendre un exemple parlant, même des personnages apparemment aussi bienfaisants que les Vengeurs font connerie sur connerie dès qu'ils se mettent à questionner leurs méthodes. Captain America est un parangon de vertu, mais il est prêt à faire péter des gens pour arrêter les méchants « parce que sinon personne les arrêtera ». Tony Stark, le philanthrope écolo, est sur le point de battre à mort Bucky Barnes parce que celui-ci a assassiné ses parents sous l'emprise d'un conditionnement mental pendant 50 ans. Même la Vision qui devrait, par sa nature artificielle, être au-dessus de tout penchant humain, n'hésite pas à enfermer Wanda Maximoff parce qu'il la croit incapable d'aller acheter du paprika sans tout faire péter sur son chemin.

Défendre la morale et des notions socialement acceptables, oui. Faire croire que devenir des enfants de chœur aussi vertueux que possible est une bonne chose, sûrement pas. Personne y croit.

Les personnages maléfiques ou malfaisants par conviction.
C'est un peu le propos que j'avais émis lors de mon TFGA sur les 5 méchants qu'on adore détester. Je vous mets le lien juste là, mais en gros j'avais commencé par expliquer que je pouvais pas trouver détestables des Méchants qui agissaient conformément à leur nature, sans considération pour la morale. Par exemple un Goa'uld dans Stargate SG1, c'est pas détestable par essence : ils sont égocentriques et nombrilistes par nature, c'est quelque chose qu'on peut pas leur reprocher, c'est dans leur ADN (même s'ils font de sacrées saloperies par ailleurs). C'est tout ce qui découle de cette mégalomanie qui les rend si détestables.

Et bah dans le même ordre d'idées, un Méchant n'est jamais méchant gratuitement. Les Méchants qui le sont parce qu'ils aiment ça, parce qu'ils en ont envie, ils sont souvent grotesques ou ridiculisés (comme le Joker de Batman par exemple).
Je ramène (« ramener à nouveau » est une aberration puisque « ramener » c'est déjà « amener à nouveau ») mon côté humaniste, mais l'Humain est fondamentalement tourné vers le Bien. Il faut un effort conscient, intérieur ou extérieur (une manipulation ou une pression) pour se tourner vers le Mal. Sans aucune influence extérieure, l'Humain va naturellement faire des choses qu'on qualifierait d'utiles, de bienfaisantes, de bénéfiques, se mettra à créer plutôt qu'à détruire.

Alors en fait le basculement vers le "Mal" se fait quand le service des intérêts individuels commence à nuire à d'autres que soi. Mais à la base aucun personnage n'est maléfique par volonté consciente. Je décroche totalement le Point Godwin, mais même Hitler n'était pas foncièrement maléfique. Juste totalement dévoyé.

De toute façon, la plupart des Méchants ne se perçoivent pas comme tels. Ils ne s'assument donc pas en tant que tels, puisqu'ils sont incapables de voir qu'ils sont opposés aux règles morales communément acceptées – ou bien ils le voient mais s'en fichent parce que leurs motivations priment sur leurs actes. Pris isolément, ce sont souvent des personnages neutres, à la moralité fluctuante ou égarée. Il faut des Gentils pour qu'on puisse désigner des Méchants – raison pour laquelle je suis pas fan non plus du manichéisme narratif.
En gros, les personnages qu'on qualifie de Méchants ont d'autres motivations : leur famille, leur survie, leurs convictions, la vengeance, un problème personnel à régler... Voldemort c'était juste un mec qui voulait pas mourir et qui voulait être digne à la fois de son immense pouvoir et de son illustre ascendance ! Dumbledore est pareil, sauf dans son rapport à la mort, mais ce sont les actes ultérieurs de Voldemort qui le désignent comme Méchant. Dark Vador c'est juste un mec qui a vu le chaos s'installer dans la galaxie sous le contrôle de Palpatine et qui voulait ramener l'ordre sans jamais voir qu'il servait la cause de ses problèmes !

Les personnages maléfiques parce qu'ils sont maudits.
Alors ça c'est l'un des ressorts les plus éculés de l'écriture des Méchants. Déresponsabiliser totalement le personnage en lui filant une malédiction. Mais vous savez ce que c'est une malédiction ? Basiquement ça peut prendre mille et une formes, parler de malédiction au singulier c'est comme parler de féminisme au singulier, en ignorant totalement les multiples variations.

Mettons que la malédiction vise la chance. Y'a énormément de petites choses au quotidien qui repose sur la chance, le hasard, la fortuna, comme disaient les Romains. Ton personnage est maudit, il sera plus jamais chanceux. Il va rater tout ce qu'il fait, s'énerver, sombrer dans la déchéance, la dépression, être seul-e et abandonné-e, et ne songera même pas à se venger sur quiconque puisqu'il sera évident que le destin seul sera responsable de ses problèmes.
Mettons que la malédiction vise l'entourage. Ton personnage verra tout le monde mourir autour de lui – par exemple Cersei qui a survécu à ses trois enfants. A part se venger contre ceux qui ont tué son entourage – et encore il faut que la mort ne soit pas naturelle – y'a pas grand-chose à faire. Si Wolverine est un mec aussi sombre et torturé c'est pas à cause de ses souffrances, c'est parce qu'il est invincible et survit à tout ce qu'il prend dans la gueule. Passé un certain point de vie éternelle ou de survivance solitaire, t'as juste envie de mourir pour échapper à ton sort.

Une malédiction c'est synonyme de déchéance. Pas de malveillance. Tu veux vaincre un ennemi, mais t'as pas envie de le tuer ? File-lui une malédiction, c'est le pire qui puisse lui arriver et Dumbledore l'a parfaitement expliqué quand on voit ce que devient Voldemort, dépouillé de son âme, après sa mort.

Une malédiction ça rend pas maléfique, ça rend malheureux. C'est quelque chose de profondément négatif, mais ça n'a rien à voir avec un alignement moral entre le Bien et le Mal. En plus, la plupart du temps, l'auteur-e de la malédiction ne survit pas à celle-ci, ce qui fait que l'objet de la malédiction se retrouve sans aucun exutoire sur lequel se venger.
Liam « Angel » Angelus, dans Buffy contre les vampires, il a été maudit par des Bohémiennes, qui lui ont rendu son âme : à lui la souffrance de toutes les morts infligées durant sa vie éternelle et la perte de son âme pour le cas improbable où il connaîtrait le bonheur. Pas étonnant qu'il soit aussi dramatique !

Les personnages opposants qui tuent leurs subordonnés et les personnages qui tuent sans difficulté.
L'un des trucs les plus récurrents de l'univers. Quand on veut montrer qu'un Méchant est bien méchant, sans foi ni loi, sans conscience, on lui fait tuer ses sous-fifres.
Alors on va dire que je radote, que je me fais vieux, mais encore une fois L'ÊTRE HUMAIN N'EST PAS MALÉFIQUE PAR NATURE.
L'espèce humaine a une telle conscience d'elle-même et s'est tellement développée dans son environnement qu'elle s'est hissée largement au-dessus. Au point même de considérer la vie humaine comme sacrée et inviolable. La preuve ? Chaque fois qu'un de ces connards de surfeurs se fait faucher en allant faire le malin comme en terrain conquis sur le territoire des requins, les autorités de la région lancent une battue sanguinaire sans la moindre justification. Et chaque fois qu'un humain en tue un autre, on parle de meurtre, de barbarie, de génocide, alors que des animaux s'entre-tuent tous les jours dans l'indifférence générale parce que c'est la Nature.

Bref : tuer des humains, que tu sois humain ou animal, ça se fait pas. Accessoirement, on a développé un truc qui s'appelle la conscience morale. Mettre fin à une vie humaine, supprimer un de ses semblables, ça laisse une marque permanente, il faut vivre le reste de son existence avec ce poids. Un personnage humain équilibré sur le plan psychologique et psychiatrique essaiera toujours de ne pas tuer d'autres personnages, de trouver des alternatives. Et ça vaut pour les personnes réelles aussi. Il faut avoir un sacré problème pour n'avoir aucun remords à tuer, voire pour aimer ça.
C'est exactement pour ça que les chasseurs de primes – parce que c'est un vrai boulot, regarde par exemple l'excellent Domino de Tony Scott avec Keira Knightley – s'efforcent toujours de capturer leurs cibles plutôt que de les abattre.

Tyrion Lannister est un des personnages les plus intéressants de Game of Thrones parce qu'il est l'un de ceux qui interrogent le plus et le mieux la question du pouvoir. Dans la saison 2 avec Varys, dans la 6 avec Daenerys. Et il l'explique très justement : un bon dirigeant ne fait pas de mal à ceux qui l'aiment ou qui le suivent. La loyauté est commandée par l'indulgence.

Confronté à une autre vie humaine identifiée, un être humain même fictif essaiera toujours de ne pas tuer. En revanche ille se retiendra pas lorsque confronté à l'imprécis, au flou. Un soldat qui sert une arme de gros calibre genre mitrailleuse ou lance-missiles fixe pour tirer dans une foule d'ennemis, il se gênera pas, c'est la guerre, ça fait des morts. Un soldat qui parcourt le champ de bataille jonché de morts ressentira forcément des trucs – à moins d'être un psychopathe, dans ce cas il a un problème psychiatrique – mais une fois la vie disparue, ce ne sont que des corps.
Par contre, tu sais combien de soldats alliés, pendant la Seconde Guerre Mondiale, se sont efforcés de rater leurs cibles en tirant à côté ou sans regarder ? Bon, j'ai plus les taux sous la main mais je l'ai lu et ça a été étudié, encore de nos jours les soldats rechignent à tuer quand ils peuvent l'éviter.
Tuer, c'est pas quelque chose qu'on fait facilement et dont on se remet sans séquelle, y compris dans une situation de stress, d'instinct de survie ou d'autodéfense. La culture morale et intellectuelle humaine ne prédispose pas l'humain à tuer ses semblables.
Et puis sans déconner, pour montrer qu'un Méchant est vraiment méchant, pas besoin de lui faire buter ses subordonnés, suffit de lui faire pratiquer le chantage, le harcèlement, la manipulation et la torture. Tu crois que ses gars lui obéiront longtemps quand ils sauront comment il les traite ? T'as pas vu ce qui s'est passé quand Stannis Baratheon a brûlé sa fille sur le bûcher ?

Les deus ex machina.
J'avais dit qu'on en parlerait. Ces machins-là sont extrêmement courants dans la narration et du coup ils commencent à être un peu connus mais ça fait jamais de mal de rappeler à quel point ils sont chiés. Ça se prononce « déousse exe makina ». Basiquement le deus ex machina répond à une définition assez stricte, mais elle s'est assouplie au fil du temps pour correspondre à ce qu'il est à l'heure actuelle.
Il faut savoir que ça vient du théâtre antique, dans lequel une divinité était parfois dissimulée dans une machine, sur la scène, laquelle divinité en sortait à un moment pour régler les problèmes, d'où l'expression de « dieu sorti de la machine ». Et c'est aussi le titre d'une excellentissime série de RPGFPS qui ont fondé le genre avec leur premier volet en 2000. Enfin bref.

De manière normative, un deus ex machina est un élément narratif – événement, personnage, objet – qui résout les problèmes des protagonistes de manière inespérée et miraculeuse : il doit être une réponse à leurs seuls problèmes (et pas à d'autres comme ceux des méchants), être également la seule solution possible au problème, n'avoir aucune explication tangible et être totalement hors de portée des personnages qui ne sont en rien impliqués dans son accomplissement.
Un miracle. On peut résumer ça à « un miracle ».
Un deus ex machina c'est la Baguette de Sureau qui balance un Avada Kedavra qui ne touche pas Harry Potter, c'est un Tyrannosaure qui vient bouffer deux Raptors, c'est l'US Navy qui vient mettre une branlée à un Spinosaure, c'est les Aigles qui viennent défoncer les Nazgûls devant la Porte Noire du Mordor, et c'est encore une épée qui sort d'un chapeau qui vient d'être largué par un phénix qui est sorti d'à peu près nulle part en plein milieu d'un combat contre un serpent géant dans les égouts les plus profonds de l'univers.

L'une des raisons qui fait que Jurassic Park 3 a été détesté - outre que c'est un film à chier - c'est qu'il tue le T-Rex presque dès le début. Tu peux pas détruire un deus ex machina. Tu peux éliminer un personnage, mais pas un procédé narratif sur lequel toute ton œuvre repose. C'est à double tranchant, une fois que tu l'as trop utilisé tu peux plus t'en passer.

Bref, les deus ex machina, c'est à éviter. C'est une facilité scénaristique des plus gratuites et fainéantes. « Zut, j'ai créé un problème insoluble... bon c'pas grave, je vais balancer un miracle. » Ça évite au narrateur de se creuser la tête pour trouver de la logique, de la cohérence, et franchement, ça craint. En plus, en lisant ou voyant ça on y croit pas, on trouve ça trop facile, on se sent floué-es. Les miracles ça n'arrive quasiment jamais et les problèmes ne sont pas résolus aussi facilement. Vous voulez du réalisme ? Évitez les deus ex machina.

La prophétie.
La mère de tous les deus ex machina. La fainéantise narrative par excellence. Le truc le plus détestable de l'histoire de l'écriture de fiction. Au mieux, elle est utilisée de façon détournée comme l'a fait J.K. Rowling dans Harry Potter en expliquant par la bouche de Dumbledore que la prophétie de l'Élu n'aurait jamais été validée si Voldemort n'avait pas attaqué « celui qu'il a désigné comme son ennemi ». En expliquant donc qu'à la base la prophétie est une annonce sans fondement qui, dans ce cas précis, a été rendue pertinente à posteriori.
Au pire, c'est-à-dire dans tous les autres cas, la prophétie est appliquée telle quelle en tant que concept et sert de béquille à des auteurs infoutus d'écrire leur propre histoire sur la durée. Ils balancent une prophétie au début et c'est bon, ils ont la ligne directrice de tout le récit, suffit de se tenir au texte annonciateur.

La prophétie a également un effet dévastateur sur les personnages en éliminant l'un des traits fondamentaux de l'Humain : le libre-arbitre. Utiliser une prophétie en narration c'est retirer aux personnages toute liberté de choix et d'action. Même s'ils ont l'impression - même si le lecteur a l'impression - qu'ils agissent de manière indépendante, ils sont toujours plus ou moins liés à la prophétie qu'ils le veulent ou non. 
Voire même, dans le cas du navrant Percy Jackson et la Mer des Monstres, en revendiquant leur liberté ils collent en réalité encore plus à la prophétie.

Ce qui au passage influence à peu près tout et tout le monde dans l'œuvre. Pourquoi le contexte socio-politique existe au moment de la narration ? Pour préparer l'émergence d'un-e Élu-e dans des circonstances aussi particulières qu'annoncées à l'avance. Pourquoi le personnage principal fait-ille ceci ou cela ? Parce que c'est dans la prophétie. Pourquoi réussit-ille à peu près tout ce qu'ille entreprend ? Parce que c'est un-e Élu-e.
Pourquoi le personnage est entouré d'alliés, d'ami-es ou d'adjuvant-es varié-es ? Parce que le concept même de prophétie implique qu'ille sera aidé-e dans sa mission sacrée, que lui ou elle seul-e peut réaliser, et personne d'autre, parce que c'est lui ou elle l'Élu-e. La prophétie déresponsabilise tous les personnages. Illes n'ont pas à assumer les conséquences de leurs actes, illes n'ont pas à faire de choix personnels, illes ont juste besoin de coller à la prophétie, volontairement ou non. La preuve, Voldemort a collé à la prophétie sans faire exprès.

En plus de mener le récit dans une direction précise et incontournable (autrement dit en interdisant toutes les allées et venues narratives type Game of Thrones), la prophétie réduit largement la marge de créativité de l'auteur-e (cela dit s'ille a employé une prophétie à la base c'est qu'ille n'en avait pas), parce que le concept même implique tout un contexte narratif sans lequel il ne fonctionne pas. Une prophétie c'est comme tout, ça sort pas du cul d'une vache, ça doit avoir une explication, même si son but est d'ôter toute explication à ce qui la suit.
A-ber-rant.

Ouaip. Cet article était long et je suis loin d'avoir fait le tour de tout ce qui me gonfle dans la narration, vu que je l'ai rédigé en à peine une soirée et sous le coup d'une colère froide et méthodique. Si vous écrivez de la narration, par pitié, évitez ces écueils. Si vous lisez de la narration, méfiez-vous quand vous les verrez. Ils sont pas rédhibitoires, on peut très bien trouver de bons récits qui accueillent un ou deux de ces éléments narratifs, mais franchement, ils ne servent pas la narration, la créativité et l'originalité, ce sont carrément des clichés – revoir donc la différence entre un cliché et un motif ou gimmic – et ça ne plaît à personne.
Généralement une narration pleine de clichés, on la voit venir à dix kilomètres. Non merci.

1 commentaire:

  1. Excellent article mais…car il y a toujours un mais : pour le 1er argument, je ne suis pas d'accord.
    Les personnages ne sont pas devins mais ce sont des super-héros, confrontés à des menaces qui les surprennent et les dépassent occasionnellement. Il semble donc naturel - même pour des personnages de fiction - qu'ils puissent anticiper sur le pire, le « au cas où ».
    Une réflexion au vu des combats passées, leur révélant que - le cas échéant et au vu des menaces potentielles - ils ne pourraient pas faire face individuellement.
    Même aux niveaux des humains lambda, le « créons une association, nous serons plus fort ensemble » est chose courante. Donc pour des Super-Héros, cela ne me paraît pas aberrant.
    Pour l’aspect, « Humaniste, les humains sont pacifistes », là c’est en effet, un point de vu (qui ne peut malheureusement pas cimenter ton argument ;-))
    Pour ma part, je pense l’inverse. Depuis que l’Homme est Homme, il ne passe son temps à se taper dessus, conquérir, détruire…
    « Ça ne lui ressemble pas de monter des armées et des initiatives militaires au cas où… »
    Vraiment ? Je trouve cet argument très léger… Au contraire, l’homme crée des milices, des armées afin de se protéger d’éventuelles menaces (animaux sauvages, tribus, inconnus etc.)
    Bref, je me répète :
    Comme à l’accoutumer, un super article sauf… car il y a toujours un sauf : le 1er argument 

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