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18.9.16

Écriture narrative et réalisme historique : quelques pistes.

Bon alors mon avant-dernier article était méchamment relou à écrire, je suis content d'en être enfin débarrassé (lisez-le ! Partagez-le !), et me revoilà à écrire des trucs plus légers en termes d'ambiance et de contenu. Enfin bon, il m'en reste un gros que j'ai commencé y'a un peu plus d'un an, j'y retouche de temps en temps, j'vais bien finir par le publier, mais plus tard ^^
De la légèreté, allez.
Quand mon amie Lia la petite souris voyageuse (son blog est là) est venue à Lille, j'ai notamment rencontré Shikamarrant, auteur de podcast et spécialiste en sociologie (je crois), et nos conversations de l'aprem étaient vraiment intéressantes. Pourquoi je dis ça ? Parce que ça m'avait rappelé un sujet, entre autres, qui est généralement très mal connu du grand public à cause de la culture populaire. Donc c'est ça le sujet du jour.

Je suis écrivain de fantasy (Mark Gatiss, co-auteur de Sherlock et interprète de Mycroft Holmes, dit qu'on est écrivain ou qu'on l'est pas, qu'on écrit ou qu'on écrit pas, il n'y a pas d'amateurisme et d'aspiration) et plutôt calé en histoire, ce qui m'aide souvent à écrire des trucs plus ou moins réalistes. Alors je vais mélanger les deux, l'historien et l'écrivain, dans mon blender intellectuel, et en faire un article pour partager mon savoir.
Qu'est-ce qu'on sait, qu'est-ce qu'on croit savoir, qu'est-ce qu'on devrait savoir, et qu'est-ce qu'on devrait écrire, dès lors qu'il est question d'histoire ?


Le combat médiéval et l'armure.

Il y a quelques... euh, depuis le temps je suppose que je peux dire années et pas mois, je suis tombé sur un article sur ce chercheur d'une université suisse qui avait reproduit aussi fidèlement que possible et dans les conditions d'époque une armure médiévale. Il faut savoir que le Moyen-Âge castral (des châteaux), la chevalerie (c'est pas l'endroit où on range les chevaux !) et les armures ils connaissent, vu que le pays helvète a connu son heure de gloire en 1477 en vainquant et en tuant le duc de Bourgogne Charles le Téméraire lors du siège de Nancy. De fait, la Suisse a toujours plus ou moins fait partie des ensembles politiques médiévaux, loin de l'isolation qu'on pourrait lui prêter.


Bref, donc ce chercheur a reproduit une armure d'après manuscrits d'époque pour montrer qu'un chevalier peut rester tout à fait mobile dans un ensemble d'acier. L'armure, loin d'être pesante et malhabile, est en fait très bien répartie sur l'ensemble du corps (comme un gilet pare-balles un peu sommaire quoi) et chaque partie étant plus ou moins indépendante des autres, plier les bras et jambes ne pose pas problème. Et même, un chevalier peut tomber de cheval et se relever dans la foulée sans dommage. Un chevalier n'est pas une tortue.
C'est là qu'on en arrive au cœur du sujet : si vous avez vu des films, des jeux vidéo et des séries sur le Moyen-Âge, vous devez avoir vu des mecs transpercer d'autres mecs en armure avec une épée. Ou alors vous avez vu des mecs se battre à l'épée et éliminer d'autres types en les décapitant ou en leur servant un revers de la lame, sans parler d'une bonne grosse frappe pour les assommer.


Alors en fait... non. Une cuirasse c'est souvent plusieurs centimètres d'acier brut, souvent avec des décorations et des ornements, autrement dit du matériau et de l'épaisseur en plus. Ce n'est pas porté à même la peau ou les fringues, y'a en dessous un gambison matelassé ou une armure de cuir. Il faut savoir que la cotte de mailles pèse lourd, donc on porte souvent soit de la cuirasse, soit de la cotte, mais pas les deux (en général hein).
Bref, pour défoncer une armure et le mec qui est dedans, y'a pas 36 solutions, il faut y aller à la Robert Baratheon, avec une masse de guerre. On a inventé un paquet d'armes contondantes pour lutter contre les armures (marteau, masse, masse d'armes, bec-de-corbin...), et les épées en font pas partie. Au pire, elles ripent dessus, au mieux elles font des rayures. Et même contre les mailles, parce que le principe des mailles c'est que la lame glisse dessus. A la limite une hache, ça marche aussi, parce que le principe d'une hache c'est que ça défonce tout. Robin Hobb mentait pas quand elle a fait dire par Burrich dans L'assassin royal que la hache c'est pas une arme propre.

En fait, une armure médiévale ne fait de dommages à son porteur que d'une seule manière : en étant cabossée et en s'enfonçant dans ses os, ses articulations ou sa chair. Assommer un mec en armure n'est possible qu'en frappant à la tête, bien fort – tu t'imagines bien que le mec va porter au moins un casque de cuir ou matelassé, voire un heaume d'acier par-dessus, parce que non, le heaume se porte pas directement sur la tête – ou en étant particulièrement patient et en essayant de l'étouffer dans une armure cabossée (le cerveau mal oxygéné, tout ça). Mais bon, d'ici à ce que le mec s'asphyxie dans son armure ses copains auront eu le temps de te marave la gueule.
Et finalement, les combats en armure se règlent généralement au corps-à-corps et à la dague (un poignard long et fin), en visant les faiblesses : articulations non protégées, gorge si le mec ne porte pas de gorgerin, visière.

Ouais ils ont vraiment pensé à tout. Non ça monte pas plus haut, parce qu'au-dessus y'a le casque qui descend à la même hauteur.

La plupart du temps les combats en armure sont longs et épuisants. Pense-y s'il te vient à l'idée d'en écrire un. Garde aussi à l'idée que l'armure c'est de l'acier, de l'acier, et encore de l'acier (avec quelques lanières de cuir pour joindre les morceaux et assurer les mouvements). Les cottes de mailles pareil, avec énormément de travail sur les anneaux, en particulier s'ils sont fins. Plus les anneaux sont petits et fins, plus ils sont nombreux, donc plus la cotte est de haute qualité et de grande efficacité protectrice.
Conclusion : les armures de métal sont chères et difficiles à produire. Elles sont assez rares à moins d'avoir de sacrés moyens matériels (forgerons experts, forges, matériaux, temps de fabrication). La plupart du temps on se repose sur le cuir et le matelassé. A méditer aussi quand on écrit des puissances médiévales.

Les épées et autres armes blanches.

Bon, j'ai évoqué la défense, passons maintenant à l'attaque. L'épée est une arme redoutablement efficace, surtout lorsque bien forgée. Oui parce que si tu as vu Le Seigneur des Anneaux tu auras remarqué que les armes fabriquées en Isengard le sont par des Orques (donc pas exactement des artistes du métal ni des forgerons compétents) en mettant clairement la rentabilité et la durabilité en avant par rapport à l'élégance ou l'efficacité. Les machins c'est des vagues lames de métal avec un coin, une lame à angle droit, une pointe sur le côté, tout juste bon à cogner. On s'en fout que les soldats qui les manient soient pas très habiles, ils ont une patate de malade pour compenser et en plus ils sont produits en série dans la boue et la magie (eurk).

Tu avoueras que le design est simpliste. La pointe se trouve à l'arrière du tranchant, et pas à l'avant, pour pouvoir frapper un ennemi sur le côté ou derrière soi. Si elle était côté tranchant, elle donnerait à l'adversaire un moyen de bloquer la lame avec sa propre arme. En tout cas c'est épais, relativement lourd et costaud, ça fait le job et rien de plus. Y'a même pas de garde tiens.

Sauf que l'épée est une arme entièrement composée de métal. Donc pour la fabriquer il faut un artisan capable de forger une épée (ça court pas les rues, même au Moyen-Âge, la plupart du temps ces bêtes-là sont spécialisées dans les outils artisanaux ou agricoles), et du métal de bonne qualité (de l'acier). Ainsi évidemment qu'une bonne forge.
Déjà, ça réduit passablement le nombre d'épées en circulation et l'accessibilité de la chose. Ensuite, il faut savoir qu'une bonne épée ça prend du temps à forger, c'est pas le machin que tu peux produire à la chaîne, même les trucs pourris des Uruk-haï. Enfin, certaines lames particulières – les katanas par exemple – supposent un niveau de sophistication qui file le vertige – notamment au niveau du pliage de l'acier, ou tout bêtement de la préparation du métal et de la lame. Pour une vision détaillée je vous laisse regarder ce qu'en dit Aslak.


En tout cas l'idée c'est que dans vos écrits, amis écrivains, vous pourrez pas caler des épées dans toutes les paires de mains du monde (et notamment, pas dans celles des pécores) et qu'il faut au moins une petite forteresse pour justifier la présence d'un forgeron correct (à moins d'être dans une société martiale comme celle du Japon où la technique est plus diffuse). En plus, manier une épée, ça s'apprend, et là encore, les maîtres sont rares.
Et puis un détail auquel on pense pas toujours, mais une arme de nature ou de culture particulière ça s'invente pas : il faut que la connaissance ait été mise au point et transmise quelque part, qu'on ait eu une bonne raison de fabriquer cette arme spéciale et que l'idée se soit propagée. Un katana ne pope pas spontanément dans une région où tout le monde se bat à la hache. Je dis ça parce qu'un de mes personnages manie un katana au pays de la hache et de l'épée, mais lui il a une bonne explication.

Un autre élément à prendre en compte, souvent ignoré du grand public, c'est l'importance de la taille du bousin. Surtout pour une épée parce que, eh, plus longue lame, plus de métal, plus de difficulté à forger. L'histoire du nodachi japonais, le long sabre à deux mains – oh attendez, on va évacuer un autre problème tout de suite. Un sabre est une arme longue et tranchante avec un seul tranchant, y'a qu'un côté qui coupe. Une épée est une arme longue et tranchante avec deux tranchants de part et d'autre de la lame. Voilà.
Le nodachi, donc, voit sa création soumise à un genre de concours informel, entre forgerons japonais, à celui qui saurait forger la lame la plus longue et la meilleure (compte tenu de la difficulté qui prend de multiples formes, métal, forge, courbure, erreurs possibles, et j'en passe), sauf qu'en vrai il a été très peu utilisé parce que plus cher et moins pratique que d'autres armes appliquées au même usage – longue portée, protection contre la cavalerie – à savoir les armes d'hast et les lances, si bien que les plus gros nodachi ont des dimensions aberrantes (dans les 3 ou 4 mètres non je rigole pas).

Je vous avoue que moi les concours de kikalaplugrosse ça m'intéresse pas, je vois pas l'intérêt de forger un truc qu'on envisage pas d'utiliser pour sa fonction première.

Eh ben globalement il faut savoir que la plupart des armes blanches sont assez courtes. Une épée se manie généralement à une main, et elle est assez équilibrée (entre la lame, la garde, la poignée et le pommeau) pour n'être pas trop lourde à utiliser. Une épée à deux mains (ou une main et demie, donc en fonction de la situation) commence à devenir assez longue – pour te donner une idée le katana est une arme à deux mains dont la lame dépasse les 60 cm. Il existe aussi des épées courtes, anciennes ou exotiques, africaines ou moyen-orientales, telles que le khopesh (qui a inspiré l'arakh dothrak) ou tout bêtement le glaive romain (une épée courte, large et épaisse, conçue à la fois pour frapper avec la taille (la lame) et l'estoc (la pointe)).


Et comme dirait Djidane Tribal (FF9), plus court c'est une dague, et encore plus court c'est un couteau.
Donc en gros, là, l'idée, c'est qu'en plus de pas négliger le prix, la rareté et la valeur d'une épée quand on écrit une histoire, faut songer à lui donner une taille réaliste. Sephiroth par exemple, il chie sur le réalisme. En fait, seules de grandes puissances (les plus grands seigneurs et les états) ont les moyens de filer à leurs soldats, comme armes de base, des épées (et encore, faut voir l'entretien du machin après, une épée n'a pas la durabilité d'un katana).

La plupart du temps les armées médiévales réelles ou fictives ont de nombreuses armes moins chères, plus faciles et rapides à produire, ou qui ont un usage non-militaire (et sont donc aussi des outils) : haches (une cognée ça coupe les mecs aussi bien que les arbres), piques (de bois), lances, armes d'hast, fléau d'armes (comme l'explique Aslak dans sa vidéo sur les armes contondantes, c'est la version militaire d'un outil agricole) et autres masses diverses. Le matériau le plus fréquent pour l'arme de base d'une armée médiévale est le bois : c'est moins durable, mais plus facile à entretenir et à remplacer dans le cas probable de la casse (qui est prévue dans l'usage de toute façon).

Lances, chevaux et armes de jet.

Allez, on finit avec les machins destinés à tuer. C'est encore un truc à savoir si on écrit des armées nombreuses et/ou grandes et/ou variées. Les armes perforantes ont pour principal objet de lutter contre la cavalerie, grâce à leur allonge, et indirectement de donner un avantage de portée contre les soldats à pied. En fonction du matériau et de la forme de la pointe, elles peuvent percer les armures en tissu, les cottes de mailles, plus rarement les armures de plate (cuirasses).

La lance est à distinguer de l'arme d'hast (qui n'est pas une lance, ni une arme tranchante, ni une arme contondante), telle que les hallebardes et les piques. La différence notable c'est la longueur : la phalange grecque antique, par exemple, ce sont des piques de facile 3-4 mètres pour permettre une formation en, bah, phalange, un genre de hérisson avec les armes vers le haut et l'avant (plus la ligne de soldats est à l'arrière de la formation plus ses piques sont verticales).

On distingue en outre plusieurs types de lances : la lance à pied (ou lance) qui se manie généralement à une main, en frappant avec la pointe (ou avec le fer pour assommer/repousser). C'est par exemple ce qu'utilisent les hoplites grecs tels que les 300 connards dans le film de Zack Snyder. L'arme est en métal, souvent du bronze.
Vient ensuite la lance de jet, ou javelot. A peu près le même format, un mètre et demi-deux mètres, sauf que celle-là est une arme de jet, donc qui se balance sur l'ennemi. C'est une des armes de jet préférées des Romains, qui lui donnaient le nom bien connu de pilum. L'arme est en bois, pour être facilement produite en série et remplacée, avec une pointe en métal, souvent du bronze, qui se tort à l'impact, comme ça pas moyen de l'arracher du bouclier, qui devient lourd et gênant pour le mec qui se cachait derrière.

Malgré les apparences c'est relativement solide et léger et la pointe, donc, se tort à l'impact après avoir profondément pénétré le bouclier ennemi (ou l'armure s'il a vraiment pas de bol). Et y'a une pointe à la base de la hampe aussi, pour le cas où y'a pas la place de lancer le pilum et où il doit servir d'arme de corps-à-corps d'urgence. (c'est une reproduction, pas un original d'époque)

Vient enfin la lance montée, ou lance de guerre, ou lance de tournoi, ça dépend. Elle est généralement en métal pour la version militaire et en bois pour la version de tournoi – qui est spécifiquement pensée pour se péter à l'usage au lieu de faire un trou dans le mec en face. Rappelez-vous que les joutes sont un sport, pas une mise à mort.
Par contre quand on part à la guerre avec, il faut mieux la faire durable, bois et pointe d'acier/de bronze ou fullmetal. Trois ou quatre mètres de portée pour un avantage certain contre la cavalerie ennemie et l'infanterie (d'où la longueur croissante des armes d'hast en réponse), ravageur contre les tireurs, qui sont généralement pas outillés pour le corps-à-corps (mais moins ravageur que des cavaliers à épée).
Oui parce que cette dernière lance se manie depuis un cheval, c'est évident.
Personnellement, si je devais écrire un monde où on utilise des lances – c'est pas le cas en ce moment – j'opterais plutôt pour les deux premières, encore une fois pour des raisons de coût et de difficulté de fabrication.

Ah oui, et tant qu'on parle de chevaux, les sabres ne sont pas propres à l'Orient, mais ils sont apparus assez tard dans l'histoire militaire occidentale, pour une raison simple. On parle là de sabres de cavalerie qui ont été adoptés puis modifiés afin de répondre à une donnée nouvelle. Durant l'Antiquité, la cavalerie n'était pas une arme (un corps d'armée) noble et honorable. Elle était secondaire stratégiquement parlant, utilisée par les Romains pour poursuivre un ennemi. Les soldats romains de haut rang étaient des Princeps, soldats à pied de première ligne (en partant de l'arrière) ; les cavaliers étaient des auxiliaires, puisque les peuples soumis par Rome étaient souvent meilleurs cavaliers que les Romains. Au Moyen-Âge, la cavalerie est limitée en nombre par l'exigence nobiliaire de ses membres. Les pécores n'avaient pas accès aux chevaux.
Du coup la cavalerie n'engage pas de combat prolongé, elle est utilisée pour terrifier l'ennemi en lui roulant dessus ou en le frappant à revers. Mais, la multiplication des armes anti-cavalerie et l'inutilité au corps-à-corps d'une lance de plusieurs mètres rend nécessaire l'usage d'une arme d'appoint plus courte. Ainsi naissent les sabres de cavalerie occidentaux pour des cavaliers qui ne se contentent plus de charger, mais combattent aussi.
Inspirés des redoutables cimeterres arabes, les sabres de cavalerie sont idéaux, par leur longueur et leur lame courbe, pour frapper des troupes à pied, donc vers le bas, en fauchant au galop. Globalement les armes maniées par les cavaliers, quand ce ne sont pas des lances, sont assez limitées : sabres, haches ou masses en fonction de la période, ponctuellement arcs pour des cultures nomades fondées sur l'équitation (comme les Huns, les Scythes ou les Dothraki). Une épée droite, lourde, maniée depuis un cheval, devient vite épuisante, aussi vaut-il mieux mettre pied à terre.

C'est donc une arme relativement longue mais légère, solide, et surtout récente en Occident, pas plus de 4 siècles. Modèle anglais, 1788.

Ça devrait aller de soi mais dans la fiction comme la réalité, l'argent et le métal sont le nerf de la guerre : avant d'écrire une armée qui va ratiboiser le monde, faut être sûr-e qu'elle ait accès à une mine de fer et aux moyens métallurgiques de purifier ce fer en acier.
Pour les armes à distance ça va aller vite : en dehors des lances on trouve surtout des frondes (billes d'acier ou cailloux, on manque jamais de munitions) et des arcs, parfois des haches de jet et des couteaux de lancer, mais les plus courants et moins coûteux sont les arcs et c'est globalement facile à manier. Il faut juste de l'entraînement, une forêt (pour les flèches) et garder les cordes (en boyau) au sec pour protéger l'arme.
Et truc à savoir, un arc s'encorde juste avant l'usage et fouette l'archer en tirant, rapport à la tension du truc. Donc prévoir des gants et brassards de protection pour les usagers et ne jamais le ranger tendu ou même encordé dans son carquois. Oh, et l'arc long en pleine forêt, faut pas y compter, l'archer ne tire pas s'il n'a pas un minimum de visibilité. Enfin ça dépend de la forêt quoi.

Citadelles et châteaux-forts.

A nouveau un truc qui pose problème dans presque toutes ses représentations dans la fiction populaire. Le Moyen-Âge est une période historique extrêmement explorée par la narration au cinéma, dans la littérature et les jeux vidéo (davantage que l'époque moderne), pour des raisons évidentes. Il a l'air vide, sauvage, désorganisé, loin des monarchies modernes et de l'empire romain, du coup on peut y fourrer tout ce qu'on veut en ajoutant du mystique, de la magie, et j'en passe.
Et parce qu'il a l'air vide et désorganisé, on oublie qu'il a connu ses évolutions internes, ses tendances, ses variations, pour être totalement différent entre le début (vers 500) et la fin (vers 1450). Et du coup on le représente invariablement de la même manière. La culture populaire a besoin de grandiose, de spectaculaire. Du coup chaque fois qu'on parle Moyen-Âge on parle châteaux-forts monumentaux, en pierre, avec 15 tours, un donjon et 4 km de murailles.

Y'a deux représentations formidables du Moyen-Âge qui existent pourtant clairement dans la culture, et coup de bol, dans deux genres différents. La Belgariade de David et Leigh Eddings a ses défauts – et notamment des royaumes et États totalement clichés au point d'avoir tous un style propre et unique (le royaume des chevaliers et des archers, le royaume des barbus marins, le royaume des commerçants et des espions, le royaume des cavaliers nomades, le royaume des paysans...) – mais cette œuvre reste fondatrice d'une partie de la fantasy actuelle. Et dans La Belgariade, le rapport au castral, aux châteaux, est très mince. La plupart du temps on voit des villes et des villages, ça et là une petite forteresse ou un manoir de campagne, plutôt que de gros châteaux. Bref, on voit l'urbanisme médiéval réel, où les pierres sont assemblées pour toute la ville et pas juste pour la famille du patron local.
L'autre représentation correcte du Moyen-Âge est évidemment celle de Skyrim (et par extension d'Oblivion). Où les châteaux sont parfaitement intégrés aux villes fortifiées, où l'architecture, la société et l'inspiration lorgnent clairement vers la période précoce (500-1000) et où les châteaux ruraux sont ce qu'ils devraient être. Soit une tour isolée sur un promontoire rocheux, soit une citadelle destinée à héberger toute une garnison pour contrôler une voie de communication.


Le truc c'est que les premiers châteaux-forts étaient modestes parce que leurs seigneurs l'étaient aussi. Y'avait beaucoup de petits nobles de campagne avec leurs paysans, du coup ils avaient pas les moyens de construire quelque chose d'édifiant. La motte castrale, premier modèle du genre, n'est qu'une tour de bois sur une colline et protégée par un fossé ou une palissade dans une zone cernée par une palissade derrière un second fossé. Bien souvent, les paysans vivaient à l'intérieur de la forteresse et se réfugiaient en son centre en cas d'assaut ou de percée ennemie.
La plupart des villes de création antique étaient déjà fortifiées par les Romains parce que la muraille n'est pas juste un ouvrage défensif, c'est également un moyen de circonscrire la ville, donc de définir les faubourgs – médiévaux, ils sont la partie de la ville qui n'est pas intra-muros – et du coup, également, de restreindre ou d'interdire l'accès à la ville. Les villes de création médiévale ont été fortifiées directement, parce que c'est là que se trouvent le politique, le commercial et la plupart des gens. Assiéger une ville avait souvent plus d'intérêt qu'assiéger un château.

Ce n'est que vers le milieu et la fin du Moyen-Âge, alors que l'armement devenait trop dangereux pour les édifices de bois, qu'on s'est mis à bâtir en pierre, puis de plus en plus grand, parce que le seigneur a besoin de ses troupes et de son administration à portée de main pour la défense et pour la gestion. Et puis accessoirement, l'ingénierie civile antique était tournée vers les ponts, les routes, les égouts (qui n'ont pas été démontés par les médiévaux pour la pierre des châteaux, ils ont juste été bouchés faute d'entretien), les Romains n'avaient pas besoin de forteresses de campagne, ils constituaient des camps ponctuels et gouvernaient depuis les villes. Les seigneurs médiévaux, eux, gouvernaient depuis la campagne. Les châteaux étaient un concept neuf et il a fallu expérimenter et perfectionner le truc pour arriver à des résultats corrects. Le tout avec un contexte spatial très variable en fonction du relief, de la végétation, des cours d'eau et j'en passe.
L'un des éléments récurrents du début de la période médiévale, à mi-chemin entre la motte castrale et la citadelle, c'est le genre de château qu'on trouve à la fois à Edoras et à Blancherive : un palais sur une haute colline, avec la ville en-dessous et les champs aux pieds des reliefs. Le modèle du genre, excellemment adapté par Bethesda et Tolkien (et réadapté par Peter Jackson sur le très pertinent Mont Sunday en Nouvelle-Zélande).

L'une des raisons pour lesquelles j'ai immédiatement adoré Skyrim est son architecture urbaine. Ça faisait longtemps que j'avais pas vu le Moyen-Âge traité de manière aussi respectueuse.

Bref tout ça pour dire qu'il faut faire gaffe quand on écrit le Moyen-Âge dans la fiction. Les châteaux sont très différents en fonction de la culture, de la période, des besoins du moment, et surtout, ils n'engagent pas les mêmes besoins et conséquences économiques et militaires, et tous ces éléments doivent idéalement être pris en compte dans une narration réaliste ou au moins crédible.
Exactement comme l'Arsenal Gear décrit par Liquid Ocelot dans MGS 2, une citadelle a besoin d'une armée pour la protéger, d'ingénieurs pour l'entretenir, d'administrateurs pour la gérer, faute de quoi elle n'est qu'un gros cercueil. Par contre, bien équipée, elle est quasiment imprenable et il faudrait être con pour s'y attaquer.
Un château, par contre, c'est moins dangereux, même si ça reste du sport extrême. En revanche il faut garder à l'esprit le coût financier d'une telle forteresse, quelle que soit sa taille et ses matériaux. Enfin bref, tous ces enjeux de toute façon, ils se trouvent dans Les Mille-Griffes ^_^

Pirates, navires et batailles navales.

Encore un cliché assez connu de la culture populaire, faisant totalement abstraction de la réalité historique. Je l'ai dit dans mon article sur Rome et Pompée face à l'Orient (que je dois vraiment remanier parce qu'il est très complet, mais du coup très complexe), mais le XVIIème siècle n'a pas inventé la piraterie.
Pour le dire clairement, la piraterie se définissant par des usages illégaux liés aux routes commerciales, dès qu'il y a eu commerce, il y a eu piraterie. Dès l'Antiquité, la faiblesse des marines d'État (Rome étant une puissance militaire terrestre et, pour ne pas pâtir de sa faible portée navale, réduisant à quasiment rien toutes les flottes des ennemis vaincus) ouvre la voie aux pirates. J'ai envie de dire, même si on appelle pas ça piraterie, les bandits de grand chemin qui attaquent les flux commerciaux terrestres, c'est le même mécanisme.

Des pirates, on en trouve en Méditerranée durant l'Antiquité et le Moyen-Âge (notamment entre les deux grands espaces culturels que sont l'Europe chrétienne et le Moyen-Orient musulman), et même en Europe du Nord. En effet, si on entend surtout parler des peuples nordiques médiévaux par les invasions côtières des « Vikings » (l'appellation est ambigüe), la piraterie a été régulière pendant quelques siècles dans cette vaste région de la Russie actuelle à la mer du Nord.
Et évidemment, on les retrouve aussi dans les Caraïbes à l'époque moderne, précisément parce que c'est une région de faible contrôle des flux (migratoires et surtout commerciaux) par les puissances concernées.
Du coup, si d'aventure vous écrivez une histoire qui implique des voyages en navire ou un pays qui utilise un accès à la mer pour son commerce et ses flux migratoires, dites-vous que vous pouvez tout à fait mettre du pirate dans l'équation.
En outre, les pirates cherchaient avant tout à s'emparer de cargaisons pour les revendre, c'est le principe des contrebandiers (vendeurs de marchandises volées) et de la traçabilité (le principe selon lequel on peut définir l'origine d'une chose), créée pour lutter contre la contrebande. Dans la réalité, les États et les marchands ne baladaient pas des trésors un peu partout, ils expédiaient des moyens de paiement classiques – de la monnaie ou des denrées commerciales – qui pouvaient attirer les voleurs et les pirates. Il est évident que si les cargaisons convoyées étaient impossibles à écouler discrètement, personne ne les volerait.

Les pirates qui gardent leur trésor dans une caverne pour se vautrer dedans avec délice, tu peux oublier. Les pirates volent des trucs parfaitement legit, comme des marchandises de valeur, des matériaux genre sucre, coton, tabac bref, les richesses du Nouveau-Monde, les revendaient à des contrebandiers qui les blanchissaient en les vendant au système. Comme dans Black Sails quoi.

Par contre, y'a un truc qui me blase très régulièrement dès qu'il est question de pirates et/ou de batailles navales. C'est tellement un cliché narratif qu'il est presque impossible d'envisager un film sur les pirates ou sur la navigation sans bataille navale, et donc forcément, des navires envoyés par le fond. Immanquablement.
Vous vous souvenez de cet article pas trop vieux où j'ai parlé de mon expérience en navigation et d'une yole sur laquelle j'ai travaillé entre 18 et 19 ans ? Environ 11 mètres de long pour un bateau en chêne avec des bancs en sapin. Autant dire que ça a nécessité une certaine quantité de bois.

Les navires d'époque moderne, brick, sloops, goélettes et plus rarement frégates et vaisseaux de ligne, coûtaient extrêmement cher à construire, équiper et armer. Si les frégates et les vaisseaux de ligne étaient aussi précieux, peu nombreux et peu utilisés, ce n'est pas sans raison. Ces énormes forteresses marines étaient le plus souvent réservées à la bataille navale et à rien d'autre, ne se déplaçant que pour aller forcer les défenses ennemies, ce qui explique leurs dimensions colossales.
Le problème c'est évidemment, loin de la vision fantasmée du cinéma, qu'on faisait le plus attention possible à ne pas couler un navire si on pouvait l'éviter. Même les pirates n'étaient pas du genre à envoyer un ennemi par le fond.

Pour la construction d'un navire, il faut trouver des arbres précis et de grands dimensions. Du chêne essentiellement, mais aussi des essences plus particulières, connues pour leur souplesse, leur solidité ou leur légèreté. Oui parce que le chêne c'est dense, donc solide, mais lourd. Et inutile d'espérer faire pousser des arbres en vue d'une construction, à moins d'avoir 50 ans devant soi. Les monarchies européennes, loin d'avoir défriché le continent au Moyen-Âge, pratiquaient la sylviculture à seule fin d'avoir des arbres à disposition pour la marine.
Ensuite, il faut traiter le bois, et notamment le laisser sécher, ce qui là encore, prend un certain temps. N'oublions pas la qualité inégale des planches, les erreurs toujours possibles dans la taille, la construction, l'ajustement, ce qui fait qu'on en jette forcément, et tu as une idée globale de la situation. Comme dirait Simon Masrani dans Jurassic World, on va pas le détruire, on a investi une fortune dedans.

La frégate est, à l'époque moderne, un tout petit peu plus fréquente que le vaisseau de ligne, et plus utilisée au combat, à la chasse et en patrouille, parce qu'elle est passablement plus petite. La plupart du temps, outre les dimensions, on classe les navires par le nombre de canons qu'ils embarquent. Mais dans tous les cas les deux types de navires restent chers, précieux et hautement protégés.

Construire une flotte digne de ce nom est tellement cher que la plupart du temps tous les marins, légaux ou non, s'efforçaient de capturer les navires ennemis, idéalement sans les endommager, pour les réutiliser. Les navires d'époque moderne étaient très spécialisés, si bien que chacun avait une fonction. Lents mais vastes, ils servaient au fret ou au commerce, petits et rapides, ils étaient utilisés comme courriers ou chasseurs, d'autres encore patrouillaient les eaux côtières... Les navires de guerre, propriétés d'immense valeur, étaient conservés d'un dirigeant à l'autre, faut pas croire qu'un roi nouvellement couronné partait de rien militairement, on n'est pas dans un jeu vidéo.
Tu peux oublier les joyeuses canonnades, les trous dans la coque et les mâts arrachés. Évidemment, les navires transportaient un ou deux mâts de rechange, de quoi réparer les dommages, mais de façon globale on évitait un combat qui se solderait par une destruction partielle ou totale. Comme dirait John Sheppard dans Stargate Atlantis, on n'engage que les batailles qu'on peut gagner.
C'est aussi cette volonté de préservation, loin de ce que la narration fictive peut nous proposer, qui rend extrêmement précieux les architectes de marine et tous les artisans liés à la construction marine : outillage en métal, voilures, cordages en chanvre, un paquet de monde était impliqué.

Résultat, les batailles navales étaient généralement courtes et décisives. Elles ne se finissaient pas systématiquement par le sacro-saint abordage, puisqu'il suffisait qu'un navire trop endommagé amène ses couleurs (baisse son pavillon) pour signaler sa reddition et sa capture.
Et l'équipage, on le gardait vivant, prisonnier, pour le revendre en échange d'une rançon ou pour conserver les meilleurs éléments. Un certain nombre de pirates se sont engagés dans la piraterie quasiment sous la contrainte et beaucoup ont accepté l'amnistie dès qu'on la leur a offerte.

C'est quelque chose que je me souviens parfaitement avoir dit, probablement à propos de Black Sails : les pirates ne pouvaient tout simplement pas se permettre de démolir tous les vaisseaux légaux qu'ils croisaient ou d'éliminer tous leurs équipages, d'une part à cause d'une infériorité numérique écrasante qu'il fallait compenser par le recrutement et l'astuce, ensuite pour éviter de représenter une nuisance telle qu'une guerre totale aurait été déclarée par les monarchies.
C'est le contrôle accru des monarchies sur leurs empires coloniaux et le passage des pirates vers la marine légale, comme marchands ou corsaires, qui a mis fin à la piraterie moderne, pas une défaite militaire. Je rappelle qu'Henry Morgan a fini amnistié et propriétaire terrien en Jamaïque.

Navigation et haute mer.

Tant qu'on parle de navires, encore un truc à préciser rapidement. La fiction, notamment liée aux pirates, évoque très souvent des navires libres comme l'air, qui naviguent en permanence et n'ont pas d'attache, occupés par des équipages d'aventuriers solitaires. Tu peux oublier.
Tu veux une version réaliste de la piraterie ? Regarde Black Sails.
Les structures organisées sont pragmatiques. Qu'il s'agisse des États, des républiques pirates ou des équipages, à partir du moment où le monde était connu, y'avait pas le moindre intérêt à le parcourir en tous sens. Dès qu'on a su que le Pacifique et l'Atlantique étaient globalement vides, on s'est recentrés sur les voies navigables entre l'Europe, l'Afrique, l'Amérique et l'Asie. Dans l'Antiquité, les navires pratiquent le cabotage (navigation à portée de côte) faute de pouvoir affronter les éléments. A l'époque moderne, les marins ne sont pas très fans d'un horizon sans terre, parce que ça veut dire pas de nourriture, d'eau douce et de sol ferme pour poser les pieds. Un naufrage, une tempête, une famine, une voie d'eau qui flingue les provisions, ne sont jamais loin.

En dehors des routes commerciales maritimes, la probabilité de croiser un navire est pas loin de 0%, voilà, c'est tout. Et même les passages entre les océans étaient rares depuis les circumnavigations de Magellan et Francis Drake. Les pirates d'Asie restaient en Asie et ceux des Caraïbes ne quittaient pas les côtes américaines.

En plus, les pirates restent des êtres humains. Ils ont des attaches à terre, des partenaires commerciaux, une femme et des enfants, peut-être. L'Humain n'a pas vocation à se lancer dans l'inconnu juste par soif de liberté ou d'exploration, on n'est pas dans Star Trek. Les navires n'étant, finalement, pas si grands que ça, il fallait, en plus du matériel de réparation (bois, outils, clous, mâts de rechanges, voiles, cordes et j'en passe), des quartiers d'équipage et des officiers, d'éventuels animaux vivants (pour le lait, les œufs ou la viande fraîche), mais également de la cargaison (parce que tous les navires, même pirates, faisaient un peu de commerce pour rentabiliser le voyage) faire un peu de place pour les vivres et l'eau douce, et ça en faisait pas beaucoup.
Conclusion l'autonomie des navires était conditionnée par leur capacité – pas immense – à transporter à boire et à manger, et le reste du temps ils avaient effectivement un port d'attache et donc un interlocuteur privilégié pour le commerce et le renseignement sur les nouvelles du monde, les mouvements ennemis etc.

Autre chose à savoir, les pirates se définissent par des structures sociétales égalitaires, c'est justement ce qui leur a attiré l'hostilité des monarchies et c'est pas pour rien qu'on parle de républiques pirates. Chaque équipage élisait ses officiers et le capitaine devait répondre de son travail ou de ses échecs. L'une des raisons principales qui rend impossible un voyage indéfini en mer, c'est le partage du butin : à un moment il faut bien rentrer à terre pour que chacun ait sa part et puisse la dépenser.
Alors non, les pirates ne voguent pas sur un océan infini, ils patrouillent les routes commerciales.
Les flottes nationales qui devaient effectuer de longs voyages le faisaient généralement par escales le long de la côte. Il n'y a qu'un seul type de navire, dans l'Histoire, qui se risquait à effectuer de longs séjours loin des côtes, et le film Au cœur de l'océan le montre bien : les baleiniers.

Voilà, j'ai pas d'autres idées pour le moment, c'était vraiment très gros et très long mais je me suis juste efforcé d'instiller du réalisme historique dans l'écriture de fiction. Je pense qu'un bon auteur devrait songer à ce qu'il est possible d'écrire de manière crédible plutôt que d'écrire des trucs fantastiques juste parce qu'il aime ça. Une histoire ne vaut que par ses composants alors autant leur accordant toute l'attention requise.
J'espère également que des auteurs ont ce genre d'idée en tête quand ils écrivent, ou placent leur narration dans un contexte historique, parce que sans déconner, la fantasy, c'est le Bien ♥

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