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25.10.16

Nos ancêtres les Gaulois et autres conneries.

Vous avez FORCÉMENT entendu cette connerie. Si vous écoutez pas les médias (sérieux ? o_O) vous l'avez entendu à l'école primaire et vous vous en rappelez pas. Dans tous les cas, c'est inscrit quelque part dans votre mémoire à long terme, dans votre culture historique, et vous savez peut-être pas pourquoi on parle de « Nos ancêtres les Gaulois. »
C'est de ça que je vais commencer par parler pour vous expliquer ensuite l'Histoire, la vraie, celle avec une grande hache.

Pour comprendre l'utilisation qui est faite de cette idée, et même pour comprendre la réalité qu'elle masque, il faut d'abord savoir d'où elle vient.
Comme beaucoup d'idées préconçues et de mythes historiques, « Nos ancêtres les Gaulois » vient du XIXème siècle. Je l'ai déjà dit dans un article qui portait justement sur les clichés historiques, mais cette période est un foutoir historique. La monarchie absolue est désacralisée depuis la Révolution, elle a perdu la haute-main sur l'historiographie – l'écriture de l'Histoire telle qu'elle se déroule – qui jusque là était placée sous le prisme de la glorification royale.
Au passage, c'est aussi le début des grandes expéditions comme en Égypte et les prémices de l'archéologie, mais l'histoire n'est pas encore une science très documentée, raison pour laquelle elle accouche de nombreux mythes – la peur de l'An Mil, entre autres – qui sont pour certains propagés par des gens comme Jules Michelet.

Léon Cogniet, L'expédition égyptienne de 1798 sous les ordres de Bonaparte, 1835, huile sur toile, Musée du Louvre, Paris, France.

Mais si la monarchie est tombée, elle remue encore, et à peine plus de dix ans après le début de la Révolution, l'absolutisme est rétabli par un nouveau monarque, Napoléon Ier. Un empereur est un monarque au même titre qu'un roi, je rappelle.
Il faut attendre que la bougresse soit définitivement mise à mort par la guerre franco-prussienne en 1870-71 pour voir s'établir une république durable et, avec elle, une plus grande conscience de différents domaines intellectuels. C'est par exemple à cette époque que l'allemand Heirich Schliemann étudie en Anatolie les ruines de ce qui pourrait être l'antique Troie.

Ce qui me fournit une excellente transition, normal c'est moi qui écris l'article, pour le propos principal. Pourquoi « Nos ancêtres les Gaulois ».
Je l'ai dit dans mon article sur les unifications italienne et allemande, ainsi que sur le dernier article de cette même série, Marche à la guerre de 1871 à 1914, mais les unités de ces pays ont été réalisées dans le sang, les larmes et la poudre à canon. Dans un cas en particulier le sang est français, si bien qu'à cette époque, le courant de pensée qui domine l'Europe au XIXème siècle est le nationalisme. On essaie de faire mieux que les voisins, et notamment dans les sciences et les techniques. C'est l'époque des empires coloniaux, mais aussi de l'industrialisation allemande, de la naissance des sciences modernes.
Bref : on écrit l'Histoire selon une visée républicaine française, et dans cette optique, on construit des mythes sur lesquels baser l'identité française : Jeanne d'Arc est canonisée au début du XXème siècle, Germania rejoignant Marianne, John Bull et l'Oncle Sam au pays des allégories nationales. Et dans ce contexte, il faut trouver une origine locale à la nation française, pour la présenter comme plus légitime que toute autre à contrôler le territoire de la France – rappelez-vous, l'Alsace-Moselle contrôlée par l'Empire Allemand – d'où l'invocation des ancêtres glorieux, des fameux héros qui ont lutté jusqu'au dernier face à l'envahisseur romain.
En fait il apparaît, à ce moment, face à l'empire allemand détesté, tout simplement impossible de mentionner une réalité aussi contre-nature et inconcevable que « Nos ancêtres les Germains. » (excellente transition encore (merci Jiminy !))

Philipp Veit, Germania, 1848, fresque sur lin, Germanisches Nationalmuseum, Nüremberg.


Eh oui. Parce que ce n'est pas « Nos ancêtres les Gaulois. » C'est bien « Nos ancêtres les Gallo-Romano-Germains. ». Ou quelque chose d'approchant.

Plus ou moins entre le VIIIème et le IIIème siècle avant notre ère existe une autre culture, qui domine la région : les Celtes. Ils occupent un territoire qui, dans sa plus grande extension, va du centre et ouest de la péninsule ibérique (la culture celtique a beaucoup persisté en Galice) au nord du Danube, pratiquement jusqu'à la Mer Noire et du nord de l'Italie jusqu'à l’Écosse et l'Irlande – dont aucune des deux ne porte ce nom à l'époque.
Pour resituer par rapport à des États contemporains, la culture celte était diffuse dans les actuelles Allemagne, Pologne, Autriche, Hongrie, République Tchèque, Slovaquie, Pays-Bas, Belgique, France, Espagne, Royaume-Uni et Irlande. Avec peut-être des présences ponctuelles en Anatolie (Turquie) et au nord de la Crimée (Ukraine).


Les migrations étant ce qu'elles sont, à un moment l'espace celte est mis sous pression par l'arrivée d'un autre peuple qui sera connu plus tard sous le nom de Germains. Vraisemblablement venus du nord et de l'est, les Germains poussent à l'ouest les Celtes qui n'ont pas d'État centralisé, et occupent ce qui deviendra la Germanie. Attention, là je parle de Germania Magna, la Germanie Profonde décrite par les Romains, c'est-à-dire tout ce qui est au-delà du Rhin et du Danube : actuelles Allemagne, Pologne, république Tchèque, Slovaquie et Hongrie, soit la moitié orientale de l'ère culturelle celte.
Coincés sur l'espace relativement restreint entre le Rhin et l'Océan (atlantique) ainsi que sur les îles de la Mer du Nord, les Celtes continuent à vivre en tribus autonomes et à construire des hautes-villes, les fameux oppidums, jusqu'à ce qu'une nouvelle invasion d'un peuple germain, autour de 61 avant notre ère, ne provoque une série de conflits qui sera connu sous le nom de Guerre des Gaules : le peuple gaulois est « né ». Par la suite, les derniers Celtibères et les peuples celtes des îles seront conquis par les Romains ou parviendront à rester indépendant en Irlande et en Calédonie (Écosse), jusqu'au Moyen-Âge et aux invasions Anglo-saxonnes.

Donc déjà, l'idée d'un peuple unique préexistant à la conquête romaine, c'est du flan. La culture était similaire mais certains Celtes d'époque tardive étaient apparentés aux Germains, à cause de l'inévitable mixité culturelle et ethnique. Ensuite, il n'y a jamais eu d'État centralisé gaulois, et même Gaulois et Gaule, Galli et Gallia, sont des mots latins venant de Gallus, le coq. Exactement comme les Natifs Américains qui n'avaient pas de mot unique pour désigner leur continent, les Celtes n'avaient pas de mot pour désigner « la Gaule ».
Ensuite, l'identité Gauloise est une invention historique puisqu'elle serait née... quand les Romains ont débarqué pour l'inventer. Ou alors plus tard, quand les peuples sont devenus Gallo-Romains ? Je sais plus, c'est confus cette connerie. Faisons un autre bond dans le temps, cinq siècles plus tard : une nouvelle série de migrations germaniques, cette fois plus vaste et plus durable, fuit la progression de l'empire hunnique qui occupe l'Europe centrale et orientale. Mais ça je l'ai déjà dit dans mon article sur les migrations germaniques au Vème siècle.


Ce qui est à noter, c'est que les peuples germains qui s'installent là n'ont plus rien à voir avec les Germains qui ont poussé les Celtes vers l'ouest. Ce ne sont pas les mêmes peuples, et les nouveaux arrivants ont de toute façon constitué de vastes fédérations pour se protéger des attaques : ce sont les Francs, les Vandales, les Alains, les Goths, les Burgondes...
Il faut savoir que « l'histoire romaine de la Germanie » est principalement fondée sur beaucoup d'ignorance et d'incompréhension. Les Romains n'ont pas vu les migrations des IIème et IIIème siècles, ça les intéressait pas plus que ça, sauf quand il s'agissait de défendre les frontières sous Marc-Aurèle. Du coup ils sont un peu tombés des nues quand les Germains sont entrés dans l'empire avec femmes, enfants, armes et bagages, pensant qu'ils avaient passé les derniers siècles à se taper dessus entre eux plutôt qu'à monter des coalitions de défense.

Résultat, l'Antiquité se termine sur le sac de Rome par les Wisigoths en 410, les peuples germains s'installent (les Vandales en Afrique, les Wisigoths en Espagne et dans le sud de la Gaule, les Ostrogoths en Italie et dans les Balkans, les Burgondes dans ce qui sera la Bourgogne, les Francs Saliens et Rhénans dans la Gaule du centre et du nord respectivement, les Angles et les Saxons dans les îles) et conservent une partie des traditions romaines. Oui parce qu'il faut savoir que si le processus de romanisation a été aussi efficace pendant mille ans, c'est parce qu'il associait les élites des territoires conquis. On va voir les riches et les puissants, on leur montre qu'ils peuvent vivre mieux en devenant Romains, et tout le monde suit. Le modèle romain, qu'on le veuille ou non, était un idéal pour ceux qui vivaient dans l'Empire.
Les Germains n'étaient pas différents. Du coup ils mêlent le droit romain au droit germain pour constituer des corpus juridiques et législatifs – j'utilise ce mot faute d'un autre parce que c'était surtout du droit oral et pas écrit – qui persiste pendant une partie du Moyen-Âge et évoluera sous les dynasties mérovingienne, carolingienne puis capétienne.
Conclusion : nous, Français, ne descendons pas des Gaulois. Nous descendons des Gallo-Romains et des Germains, et nous avons hérité des vestiges romains que ces derniers ont bien voulu conserver, ayant perdu ce qu'ils n'ont pas gardé.

Maintenant, il faut s'interroger sur la raison d'existence d'un tel cliché. C'est comme pour le créationnisme, au-delà de l'émotionnel et de l'intime (qui sont à mon sens l'une des bases de la conviction religieuse), il est possible de proposer une explication objective à l'existence même du créationnisme.
L'explication de pourquoi « Nos ancêtres les Gaulois » vous en avez déjà entendu parler, elle est relativement simple et tient en deux mots, c'est le roman national.

Le roman national c'est un peu la Destinée Manifeste de la France, l'idée que le pays a un destin tout tracé qu'il ne fait que suivre depuis l'aube de l'humanité, que la France a un rôle de premier plan à jouer dans l'Histoire et que si tu adhères pas à cette idée terrible et écrasante, tu connaîtras pourquoi mon nom est l'Éternel quand sur toi s'abattra la vengeance du Tout-Puissant, BLAM BLAM BLAM BLAM !
...enfin bref, les partisans du roman national sont convaincus que leurs adversaires ne sont que des sales altermondialistes qui veulent dévoyer la Nation pour mettre fin à son existence au profit « des autres. » Les étrangers, les réfugiés, les différents. Pour ces connards il est parfaitement inconcevable d'être, par exemple, un patriote de gauche qui tolère la religion tout en étant mondialiste, antispéciste, écologiste mais aussi partisan d'une politique plus stricte de l'immigration (j'ai dit plus stricte, pas fermée)ce que je suis.

Mais l'Histoire ce n'est pas ça hein. Pour tout un tas de raisons.
Alors je sais bien que quand j'ai commencé dans la vulgarisation je racontais les vies de grands personnages comme Jules César ou les empereurs Vespasien et Trajan (les articles sont toujours en ligne et restent intéressants malgré tout) mais l'Histoire n'est pas une suite d'événements et de grands personnages, raison pour laquelle je suis un peu frustré par les vulgarisateurs français sur Youtube qui font surtout de l'événementiel. L'Histoire est une suite de tendances nombreuses, variées et entremêlées.
Non seulement l'appellation plus légitime n'aurait rien de sexy (parce qu'un livre sans péripétie ni personnage qui est un ensemble de descriptions détaillées, ça s'appelle une encyclopédie), mais en plus, il n'y a rien de national là-dedans.

Je l'ai évoqué dans ma série d'articles sur le XIXème siècle et sur le précédent article déconstruisant les clichés historiques, la Nation et le nationalisme sont nés entre le XVIIème et le XIXème siècle avec une apogée entre le XIXème et le XXème. La France comme État unifié n'a existé qu'à partir du milieu-fin du Moyen-Âge.
L'Histoire, en vrai, dans la définition que personne ne connaît ou ne prend la peine de rappeler, c'est l'étude de l'Humain et des sociétés passées. On étudie les peuples, les sociétés, les États, et leurs évolutions, interactions et mutations. On n'étudie pas l'Humain seul ni l'ethnie seule, ni la société seule, sinon ce serait de l'anthropologie, de l'ethnologie ou de la sociologie. Il n'y a aucune science destinée à étudier un État en particulier et s'il y en avait une ça s'appellerait la propagande.

C'est marrant comme la plupart des gens qui invoquent la nation sont soit des politiciens, soit de droite, soit les deux. Alors qu'ils ne savent jamais vraiment de quoi ils parlent, qu'ils ne définissent jamais vraiment la nation qu'ils évoquent, et qu'en plus ils sont conservateurs, donc attachés à une idée de nation qui est passée, autoritaire et inégalitaire.
"Il n'existe pas de race française. La France est une nation, c'est-à-dire une œuvre humaine, une création de l'homme; notre peuple [...] est composé d'autant d'éléments divers qu'un poème ou une symphonie." George Bernanos, Le chemin de la Croix-des-Âmes, 1949.

Je t'explique, les archéologues font des fouilles, trouvent des trucs et essaient de les fixer dans l'espace et le temps. Ce qui n'est pas aussi évident qu'on pourrait le croire : on a récemment retrouvé des pièces de monnaies romaines du IVème siècle dans un château japonais médiéval. Reste à découvrir comment elles sont arrivées là.
L'archéologie publie ses résultats dans une revue archéologique, des entités comme les facs ou les fonds d'archives classent ces sources et les historiens-chercheurs élaborent des hypothèses sur la réalité des faits à partir de ce qu'ils savent déjà. Dans notre exemple, sur les échanges commerciaux entre Rome et le grand orient via l'empire parthe puis sassanide et sur les échanges commerciaux entre le Japon et l'Asie centrale.
Le principe de l'Histoire, à la fois dans l'historiographie – l'écriture de l'Histoire – et dans l'épistémologie de l'Histoire – la discipline scientifique telle qu'elle est élaborée et enseignée – vise la neutralité absolue. On traite un sujet indépendamment des intérêts et des courants de pensées, indépendamment des orientations politiques et des dominantes sociétales. On essaie de connaître le sujet au mieux, point.

L'historien vise la vérité, même si elle n'est pas agréable à entendre. Et j'admets qu'il y a plus agréable à entendre que « notre civilisation descend d'un mélange culturel entre des populations sédentaires urbanisées et des nomades tribaux et agressifs qui ont fait un tri sévère entre les éléments culturels préexistants à leur arrivée, lequel mélange est recouvert par un vernis religieux autoritaire et dénué de rationalité ».
Mais l'Histoire n'a jamais eu vocation à écrire la destinée d'un pays ni même à mettre en valeur son existence supposée. Durant le Moyen-Âge et l'époque moderne, la noblesse est une classe sociale supra-nationale, ses intérêts vont au-delà de ceux des États, des sociétés et même du roi.
A notre époque, les historiens sont un groupe scientifique supra-national. Leurs objectifs vont au-delà des nations, des États, des gouvernements, des idées politiques, religieuses ou sociétales. C'est aussi simple que ça. L'Histoire est universelle, voilà tout.

Et dans l'Histoire universelle, les ancêtres des Français sont des Gallo-Romano-Germains sur un territoire qui a connu au cours des siècles de multiples migrations d'origines variées.
« Nos ancêtres les barbares et les migrants. »

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