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27.3.17

L'affaire Fillon, symptôme d'une oligarchie en ruines.

Il y a de ça un mois ou presque, j'ai découvert par l'intermédiaire de mon réseau social préféré (celui avec le moineau) un article du Figaro qui évoquait le "Fillongate" sous un angle qui, s'il n'avait rien d'original, comme on va le voir plus tard, avait pour lui de pousser à l'extrême la réflexion des politologues, penseurs et acteurs politiques de droite.
Pour le dire clairement, mais là encore on va y revenir, la majorité des célébrités de droite, politiques ou médiatiques, peuvent être classées en deux catégories : les gens qui se facepalment devant Fillon en attendant l'inévitable impact dans un mur en béton armé avec le visage de Macron peint dessus, et ceux qui soutiennent Fillon envers et contre tout, estimant qu'il est victime de persécution, de harcèlement, et l'auteur de l'article dont je vous parle fait partie de ce second groupe.

Alors, comme je m'applique à parler assez régulièrement de politique et surtout, à vulgariser l'Histoire en les associant à des faits de société quand ça s'applique, j'ai très vite décidé que j'allais commenter cet article (bon, j'ai pris un peu de retard mais vu que je fais mes articles politiques récents en fonction de la présidentielle, pour vous éclairer ou vous convaincre, ça urge un peu là).
Bref, pour ceux qui ceux qui veulent lire le torchon en question, il se trouve ici, et le titre en est le suivant : "L'affaire Fillon, symptôme d'une démocratie en ruines" (oui je suis un sale copieur. Ou un gros troll, allez savoir).
Je précise en outre que, n'ayant pas fait d'études de journalisme, de communication, de politique, ni suivi de cours évoquant ces thèmes (enfin un peu de politique, mais dans le cadre de l'Histoire), j'ignore tout de l'alignement politique des journaux français. Je sais que Libération et L'Humanité sont à gauche, mais pour le reste, j'me contente de juger le contenu des articles, pas la ligne générale - ici du Figaro.


Bon alors déjà, c'est bien, le Figaro a une mise en page claire, avec des extraits mis en avant, des paragraphes bien délimités, c'est facile à lire et à commenter.
L'article commence par une citation de Fillon, qui dénonce l'assassinat politique dont il fait l'objet depuis que le Canard Enchaîné a révélé l'emploi fictif de Pénélope Fillon, puis alors que des affaires de cadeaux onéreux, d'emplois et de salaires hallucinants des enfants de François Fillon et autre diffamation de personnalités mortes ou vivantes se sont succédé.

D'une part, l'essentiel de ce qui est tombé sur la tronche de François Fillon depuis son investiture comme candidat de l'UMP est le fait de ses seuls actes - utilisation du statut d'élu parlementaire (député et sénateur), création d'emploi fictif, manipulation d'argent public, abus de biens publics en faveur de sa famille et tout, bon, je suis pas juriste - et le travail des médias n'aura été que de rendre ça public.
Évidemment, on pourrait poser quelques questions pertinentes - depuis quand le Canard détient ces informations, pourquoi ne les avoir révélées qu'à l'investiture de Fillon et pas pendant sa campagne... De fait, il est possible que l'intention soit de neutraliser la droite au moment où il ne lui reste plus assez de temps pour changer de candidat. Mais, de toute manière, l'UMP comme le PS fonctionnent de toute façon selon le système de primaire qui est d'une paresse effroyable, le candidat et le programme n'étant connus que dans les derniers mois ou semaines avant l'élection.

D'autre part, moi je veux attirer votre attention sur l'expression utilisée. "Assassinat politique."
Ironiquement, le retard de la publication du présent article me permet d'invoquer l'actualité : un opposant politique à Vladimir Poutine est "tombé de son balcon" il y a quelques jours et a succombé à sa chute. François Fillon, pour sa part, est encore bien vivant, mais en plus il concourt à la Première Magistrature de France alors qu'il est mis en examen par le pouvoir judiciaire. Son innocence n'a rien d'avéré, les charges contre lui sont très lourdes, et il accuse le système de vouloir l'assassiner.

Si on remonte un peu dans le temps, on peut en trouver, de vrais assassinats politiques : Jean Jaurès, fer de lance du pacifisme socialiste européen au début du XXème siècle, dont la mort a indirectement permis la Grande Guerre.
Henri IV, assassiné par un activiste religieux dans ce qui est clairement un meurtre politique - la victime est le chef d'État de la France. Henri III, assassiné dans les mêmes conditions. Et sans aller jusqu'à la monarchie absolue, Léon Trotski, vraisemblablement assassiné en 1940 sur les ordres de Joseph Staline, alors maître de l'URSS. Anna Politkovskaïa, journaliste russe assassinée en 2006 pour son opposition au président Vladimir Poutine et pour la médiatisation qu'elle a réalisée sur la Tchétchénie et ses crimes de guerre. John Fitzgerald Kennedy, président américain assassiné en 1964 au Texas, Robert Kennedy, assassiné en 1968 à la suite de son frère.
Il faut appeler un chat un chat : un assassinat politique, c'est quand quelqu'un est assassiné pour des motifs politiques ou dans un cadre politique. Si François Fillon faisait l'objet d'un assassinat politique, il serait plus là pour en parler.

L'auteur de l'article poursuit en évoquant une persécution visiblement approuvée voire suscitée par l'Élysée afin de compromettre les chances, présentées comme légitimes, de victoire de François Fillon.
Et là on touche au cœur de la défense - pathétique - de Fillon et ses partisans depuis le début de ces affaires. L'UMP et Fillon ne cessent de se présenter comme les favoris à l'élection présidentielle et ne cessent d'évoquer les affaires et, jusqu'au début de l'année 2017, les adversaires de Fillon, comme de simples obstacles sur une voie toute tracée. On entend même très régulièrement parler d'alternance légitime et des Français qui "aspirent à l'alternance".
Sauf que non, pas  du tout. Jamais, dans aucun univers.

Il n'y a absolument rien dans la Constitution de la Vème république ou dans les institutions qu'elle a produites qui impose l'alternance de deux partis au pouvoir. La France n'est pas un pays bipartiste comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, elle a toujours cultivé le brassage des idées politiques et le multipartisme.
Le PS et l'UMP, les deux entités qui profitent de ce bipartisme apparent, ne cessent de vouloir nous convaincre qu'il est chose naturelle, alors que c'est faux. C'est simplement un fait historique que depuis 1958, seuls ces deux groupes (le second ayant changé de nom plusieurs fois après de Gaulle) ont contrôlé la présidence, mais ça n'a rien d'une prescription. Si dans un mois la France Insoumise, ou le FN, ou En Marche prenaient le contrôle de l'Élysée, rien ne s'y opposerait dans les institutions.  
J'ajoute que si le PS et l'UMP s'entêtent à faire de la merde à tour de rôle, rien n'oblige non plus les Français à se fier à ces partis plutôt qu'à tous les autres. François Fillon, qu'il le veuille ou non, n'était jusqu'à janvier qu'un compétiteur parmi d'autres, pas un favori ni un promis à l'Élysée. Depuis ces affaires, il est devenu un criminel potentiel et un menteur, manipulateur, égocentrique et mégalomaniaque avéré, mais à aucun moment il n'a été le tenant du titre que l'élection présidentielle devra lui confirmer ou lui retirer.

Notez, à la fin du 3ème paragraphe, l'évocation insultante de l'auteur de l'article : le corps électoral - c'est-à-dire le peuple - est facilement manipulé par les médias et la voix dominante. Je rappelle que la plupart des grands médias français sont possédés par de riches industriels de droite. Il est ajouté juste après que tout (l'élection donc) dépendra de l'intelligence du peuple. Sous-entendu, soit on élit Fillon à la présidence, soit on des gros abrutis manipulés par les médias.

Après ça, on a un petit intermède de contexte, puis un des laïus de la droite : un long paragraphe pour expliquer que la France va mal, que le contexte actuel est terrifiant, que ni Le Pen ni Macron ne sont capables d'y faire face, et que même Fillon, s'il était élu malgré ces affaires, serait vite mis en péril. C'est encore ici un des arguments phares de la droite pour se faire élire à chaque scrutin : le chantage au chaos. Si vous nous élisez pas, ce sera l'anarchie, un cataclysme, on s'en remettra jamais. 
Bon alors déjà, l'anarchie ce n'est pas le chaos, un jour il va falloir apprendre par cœur la définition de ce concept politique.
Ensuite, le chantage au chaos, ça marche pas. La Belgique a passé plusieurs périodes de son histoire récente sans gouvernement à cause de l'instabilité entre Flamands et Wallons, et elle s'en est bien remise. La France a été occupée pendant 4 ans par un ennemi extérieur, et elle s'est reconstruite si efficacement qu'après un intermède de quelques années et une république morte-née, un homme seul, Charles de Gaulle, a pu s'arroger le pouvoir en 1958.
L'Angleterre elle-même a réalisé une Révolution un siècle et demi avant la nôtre, a buté son roi, a connu une période de république, puis une Restauration, le tout avant même qu'ici en France on ne songe à renverser nos rois. Le chaos n'est pas un problème politique, les sociétés sont plus résilientes que les systèmes politiques.

La fin de l'article, de ce paragraphe catastrophistes au suivant et dernier, est aussi stupide qu'elle est grossière. L'auteur commence par évoquer la majorité parlementaire, sans laquelle le gouvernement ne peut gouverner. Là encore il s'agit de compter sur le mensonge et l'ignorance politique ; à aucun moment il n'est dit que pour gouverner, le président doit bénéficier de la majorité parlementaire. En 1997, après deux ans de mandat, Jacques Chirac a dissous l'Assemblée et s'est séparé de son Premier Ministre, un certain Alain Juppé. A la suite des élections anticipées, le vainqueur et nouveau Premier Ministre a été Lionel Jospin, un homme de gauche - ce qui veut dire que le Parlement était à gauche. Et la cohabitation, non seulement n'est pas dommageable, mais mieux encore, est souhaitable : le pouvoir exécutif, du gouvernement, est supposé être responsable devant le législatif, le Parlement. Il est donc plus judicieux que les deux ne soient pas du même bord : vous voudriez un Parlement tout entier acquis à la cause du Front National si Marine Le Pen était élue, ou vous préféreriez des députés et des sénateurs qui bloquent ses décisions, ralentissent son travail et lui cassent les pieds pour rendre le pays ingouvernable ?!?

L'article se termine enfin sur l'évocation du Premier Ministre comme homme de pouvoir de la république, et c'est vrai : sur le papier, la Vème république fait de celui-ci le chef de gouvernement et du président un simple garant des institutions - c'est même à partir de Jacques Chirac que les affaires étrangères et la représentation de la France dans le monde sont entrées dans le domaine présidentiel.
Mais du coup, Fillon, il envisage de gouverner avec qui ? Son parti le renie, ses partisans sont une minorité dure et quasiment d'extrême-droite, les cadres de l'UMP s'arrachent les cheveux depuis des semaines pour le faire remplacer, en vain, puisqu'il a déjà les 500 signatures requises, si bien que ce candidat est de plus en plus isolé dernièrement. Les autres ne prennent même plus la peine de s'associer à lui ou de parler de la présidentielle, et si peu : il envisage qui comme Premier Ministre dans cette situation ? Ou même comme ministres ?

Bref, cet article est un tissu de conneries misérabilistes qui sont extrêmement faciles à démonter quand on réfléchit un minimum et qu'on a quelques connaissances à apporter.


En ce qui me concerne, mon seul regret est que la justice française n'ait pas le pouvoir d'arrêter en plein vol une candidature à la présidentielle - sinon ce serait déjà le cas pour Le Pen et Fillon.
Il a été dit plus d'une fois que l'objectif de ces affaires était de neutraliser toute candidature de droite. Ce n'est pas l'objectif visé puisque la justice est indépendante des courants politiques. MAIS, s'il n'y a que des criminels et des incompétents genre Nadine Morano à proposer à droite, je vois pas le problème à une absence de candidature à droite.

Bon évidemment, ce n'est pas le cas, puisque Fillon comme Le Pen ont ceci en commun qu'ils n'ont plus le choix qu'entre la victoire et la déchéance. Les deux sont quasiment coupables avérés, les charges sont très lourdes, d'autant que concernant Le Pen, c'est pas la France qui est en cause, c'est l'Europe, et elle est vachement moins indulgente avec les connards.
Le fait est là, même si personne n'aura l'intégrité et l'audace de l'affirmer : ce que recherchent ces deux candidats, c'est 5 ans d'immunité présidentielle qui leur laisseraient toute latitude pour modifier la législation, manipuler les médias bref, se sortir de la merde. C'est ça que les Français doivent empêcher, leur interdire, en les arrêtant avant l'Élysée.

L'auteur de l'article parle de la démocratie en ruines. Moi je parle de l'oligarchie en ruines. Parce que la justice, les avocats, les juges, les procureurs, ne sont que l'incarnation de la Nation en justice. Quand on met la main sur une merde humaine, on peut pas se réunir à 67 millions pour taper dessus, alors on délègue ça à des professionnels qui connaissent le droit et peuvent juger ces cas.
La démocratie s'exprime, et elle déteste qu'on vole l'argent public pour faire n'importe quoi avec.

Pourquoi l'oligarchie en ruines ? Parce que ce n'est pas la première fois. Une des lignes de défense les plus régulières de Fillon est de se présenter comme un homme isolé, traqué, un cas unique dans la Vème république. Mais mon gros, c'est pas le cas du tout.
Il y a quelques années, un ministre d'État, Jérôme Cahuzac, a été forcé de démissionner après son accusation pour fraude fiscale. Par la suite, il a été condamné à 3 ans de prison ferme et 5 ans d'inéligibilité, autant dire qu'on risque pas de le revoir un jour en politique. Et encore avant ça, il y avait Bernard Tapie, dont la carrière a connu plus de 13 ans de merde après qu'il avait été mis en cause dans une affaire financière et politique, les séquelles de celle-ci ayant même impliqué Christine Lagarde, ministre des Finances du gouvernement de... François Fillon.
C'est un des trucs que j'aime le plus dans mon époque : la société évolue, les gens sont de plus en plus politisés, l'exercice de la fonction publique n'est plus quelque chose qu'on perçoit à peine à travers la télé et la radio, on en parle partout et surtout sur Internet, espace d'égalité des échanges s'il en est.

Après l'affaire Cahuzac, le personnel judiciaire - qui se renouvelle, comme n'importe quel corps de métier - a commencé à envisager l'impensable : les privilégiés, ceux qui vivent au-dessus des lois, de la fiscalité, et qui font n'importe quoi en toute impunité ne sont pas dotés de l'immunité. Si on peut faire dégager un ministre en exercice, on peut faire dégager n'importe qui.
L'exemple de Bruno Le Roux, qui vient juste de quitter ses fonctions de Ministre de l'Intérieur après qu'il ait été révélé qu'il avait fait travailler ses filles, mineures, comme assistantes parlementaires - encore de l'emploi fictif donc, on peut pas être à l'Assemblée et au lycée en même temps - est en ceci très éclairant.
Il montre à la fois que l'Élysée ne persécute personne, sinon elle serait capable de protéger ses propres membres, mais aussi que la justice n'a pas été plus prompte à agir envers Fillon qu'elle ne l'a été envers Bruno Le Roux. Quand on peut agir vite, on le fait et c'est tout, la proximité de l'élection présidentielle n'a rien à voir là-dedans.


Tout ça pour dire que l'affaire Fillon n'est pas symptomatique de la démocratie qui s'écroule : elle témoigne de la démocratie qui s'affirme et de l'oligarchie qui décline. La classe politique qui jusque là était toute-puissante commence à être prise pour cible par un pouvoir judiciaire qui prend en main ses propres possibilités.
Comme on dit, si on fait saigner un dieu, on le rend moins immortel, on montre qu'il peut être tué. C'est pareil pour les politiciens : il a fallu d'un seul, et un socialiste en plus, pour montrer qu'ils étaient aussi des citoyens soumis aux lois françaises. Et moi j'adore ça. Parce que ça veut dire qu'un jour, on pourrait bien envoyer Sarkozy, Le Pen, Fillon et plein d'autres criminels en prison. Et j'ai hâte de voir ça.

Voir aussi :

 - l'article original, Fillon ou le symptôme d'une démocratie en ruines.
 - l'intérêt financier de Fillon à poursuivre la campagne présidentielle.

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