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8.6.17

Dans l'ombre du Mal, on trouve toujours des exécutants.


HHhH.

Film français de Cédric Jimenez (2017) avec Jason Clarke, Rosamund Pike, Jack O'Connell, Jack Raynor et Stephen Graham.
Genre : histoire, guerre.
Vu en VOST.

Prague, Tchécoslovaquie, 1942. La résistance tchèque, aidée du gouvernement en exil au Royaume-Uni, lutte contre l'occupation de l'Allemagne Nazie. Son principal projet est l'élimination du Reichsprotektor de Bohême-Moravie Reinhard Heydrich.

Celui-ci est, depuis le début des années 30, un des hommes les plus dangereux et ambitieux du IIIème Reich.


Alors, il y a essentiellement deux hommes, dans les plus hautes sphères du pouvoir nazi, dont le grand public ne sait rien ou presque malgré toute la recherche et les ouvrages qui leur sont dédiés.
Le premier, c'est Rudolph Hess, nazi de la toute première heure (il a accompagné Hitler en prison) qui laisse une image assez grotesque. Il s'est envolé seul en 1942 vers l'Écosse pour proposer la paix à Churchill (Hitler a pas spécialement apprécié), autant dire que l'Angleterre a pas mis longtemps à le jeter dans une cellule pour l'en ressortir que trois ans plus tard pour le procès de Nuremberg, comme simple témoin - il était déjà plus dans le game quand les nazis sont passés de "on est des cons racistes et agressifs" à "on va mettre tout le monde dans un four et mettre le thermostat à fond".

L'autre, c'est évidemment le sujet du jour, Reinhard Heydrich, qui a été assassiné par la résistance tchécoslovaque en 1942, un événement sur lequel à peu près tout le monde en Histoire est d'accord : c'est l'une des meilleures choses qui soient arrivées durant la 2GM. Non parce qu'Heydrich était connu - et est représenté dans la culture - assez uniformément comme un bourreau de travail exigeant et méticuleux, autant dire que ça aurait pas été beau à voir s'il avait vécu plus longtemps.
Son grand-œuvre étant en effet la conférence de Wannsee en janvier 1942 et par extension la Solution Finale qui à sa mort a été reprise par son propre supérieur hiérarchique, le bien connu Heinrich Himmler, "meurtrier du siècle", la Shoah aurait pu faire encore plus de ravages si Heydrich l'avait dirigée et planifiée en personne.


Ce présent film, en revanche, ne s'appuie pas directement sur la vie d'Heydrich, mais adapte un roman français : en fait, il reproduit ce qu'avait déjà fait l'Invictus de Clint Eastwood, à savoir replacer l'existence du personnage central dans son contexte temporel. HHhH (le sigle de Himmlers Hirn heißt Heydrich, littéralement "le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich) part de 1929 et, dans sa seconde partie, est centré essentiellement sur la résistance tchécoslovaque et sur la préparation de l'assassinat d'Heydrich. Ce qui le fait également ressembler au Walkyrie de Bryan Singer en ceci que les résistants sont prêts à aller jusqu'au bout pour montrer à l'Europe que les nazis ne sont pas invincibles (chez Stauffenberg c'était pour montrer qu'Hitler avait des ennemis jusqu'en Allemagne).

Bon, j'ignore si le roman en question est fidèle à la vie d'Heydrich mais pour le peu que j'ai lu et ayant vu le film, il semble que oui.
Il s'arrête quand même assez sur cet homme pour être terrifiant, pardon, je voulais dire pour le construire de manière logique : Reinhard est dégradé et chassé de la Marine allemande pour comportement immoral (il a couché plusieurs fois avec une femme avant de la jeter pour une autre beaucoup plus intéressante socialement, causant l'ire de la première), ce qui l'amène dans HHhH à réprimer sans pitié les penchants similaires chez les autres une fois qu'il en a le pouvoir. Mais la vie personnelle de l'officier nazi est vachement moins évoquée, vu le propos du film on s'en doute, que ses aspects professionnels.


Donc là, il faut savoir une chose, que j'ai lue régulièrement et encore récemment dans une autobiographie d'un garde du corps d'Hitler que je vais bientôt articler (la couv' est à droite dans le module des prochaines sorties). Dans l'entourage personnel d'Hitler, on ne parle jamais, bon déjà, de politique et d'affaires d'état, mais surtout, de la Shoah. Je pense sincèrement qu'à partir du moment où il était au pouvoir, en 1933, Hitler n'en avait juste plus rien à cirer, des idéologies racistes. Bien sûr, il voulait une Allemagne pure et il restait fasciste, mais je pense qu'il avait trop à faire pour s'en charger lui-même, et qu'il voulait plus en entendre parler, qu'il voulais juste laisser ça à, vous avez lu le titre de l'article, des exécutants.
Du coup, chez le Führer, ça se traduit par la négation totale. On ne parle pas de morts, de cadavres à gérer, d'extermination et de camps. D'ailleurs, même dans les rapports officiels, il n'est question que "d'unités", de "résultats satisfaisants", de "contenance", de "produits", on ne parle jamais des victimes, des chambres d'exécution, des fours crématoires ou des gaz mortels.

Mais il fallait bien quelqu'un, quelque part dans l'Allemagne Nazie, qui s'occupe de ces choses-là, pas vrai ? Eh bien justement, l'escadron de la mort du IIIème Reich, c'est la SS, et qui dirige la SS, c'est Heinrich Himmler ! Et directement sous ses ordres, les tristement célèbres Einsatzgruppen, ces moucherons qui volent autour de la Wehrmacht, l'armée régulière, pour éliminer tous les civils choisis dans les territoires conquis : Juifs, handicapés, homosexuels, Tziganes, opposants politiques...
Ces Einsatzgruppen qui sont dirigés par Heydrich, commandant RSHA, l'entité qui rassemble les services d'espionnage et ceux de police criminelle.

Ouais alors au milieu des combats à l'arme à feu et des exécutions sommaires, en guise de bonus, y'a aussi deux scènes qui puent méchamment le trigger warning. Dont une avec un gosse.

Bref, tout ça pour dire que, contrairement à Hitler, Heydrich et Himmler dealent avec la mort quotidiennement, ils sont payés pour tuer, ils le savent et le film le montre bien. La scène de la conférence de Wannsee, bien que courte, est assez éloquente, le SS ne cache à aucun moment qu'il parle d'extermination, de millions de gens recensés par pays, et qu'on n'a tout simplement pas les moyens de les rassembler pour les abattre au fusil, ça fait trop de monde, il faut mettre au point une méthode plus industrielle, dirons-nous.
Ah oui, ça il faut le savoir HHhH est un film dur. Avant même qu'on n'évoque la Shoah, à l'invasion de la Pologne en septembre 1939, bam bam bam bam, des exécutions sommaires à même les villages, devant les soldats allemands qui viennent tout juste de conquérir la région, répugnés pour la plupart et creusant les fosses communes pour d'autres.
Et encore avant ça, on a droit au premier coup de pression du parti nazi, la Nuit des Longs Couteaux en 1934. Alors ça c'est simple : la SA était un groupe armé conçu pour donner une puissance politique aux nazis, leur faire semer la terreur jusqu'à les porter au pouvoir. Dès qu'Hitler est nommé chancelier par le président, ils perdent toute utilité, on fait le ménage, et c'est encore la SS qui s'en charge.

Bon après, ce film n'est pas juste un étalage des massacres réalisés ou supervisés par Heydrich hein, on s'arrête pas mal, je l'ai dit, sur l'homme. J'ai trouvé très intéressant l'écriture de son rapport avec sa femme Lina : elle est de la haute, elle descend de la petite aristocratie allemande et elle a tout perdu à cause de la crise que connaît le pays depuis sa défaite en 1918. Bon cela dit, quand ils se rencontrent, lui il s'est fait jeter de la Marine, du coup, et alors que c'est une nazie convaincue, elle le reconstruit, dans un premier temps il lui doit tout.
Et ça commence à puer quand le rapport s'inverse : le fanatisme d'Heydrich lui fait grimper les échelons, il devient, grâce à Himmler, plus puissant qu'elle, et elle a du mal à se faire à son statut de femme allemande qui doit fermer sa gueule et s'occuper des gosses. Leur relation est bien montrée et intéressante, dans le film.

Reinhard Heydrich et Lina von Osten, peu après leur rencontre, lorsqu'elle lui annonce qu'elle est membre du parti national-socialiste des travailleurs allemands.

Lina Heydrich est jouée par Rosamund Pike, dont je ne sais rien du tout mais qui est juste, Reinhard est incarné par Jason Clarke, et je suis bien content de le voir enfin dans un bon film. Auparavant, je l'avais découvert dans la Planète des Singes : l'affrontement (le 2ème film issu du reboot), qui est un film passable, et je l'avais revu dans Terminator Genisys, qui est une insulte au cinéma, à Terminator, à tous les interprètes et personnages de la saga (y compris la divine Claire Danes ♥), à la réalisation de films, aux robots, aux intelligences artificielles, à la science-fiction, à l'histoire des arts, à l'Histoire tout court, à la paix dans le monde et aux bébés phoques. Ce truc ne mérite pas d'exister, il a encore moins de légitimité que Twilight.

Bref, Jason Clarke ressemble assez à Heydrich en plus, grand balèze, nez droit, regard glacé, je vous jure dans certains passages il est terrifiant. A un moment y'a une scène que j'ai trouvée très intéressante, des soldats allemands exécutent des prisonniers, un condamné est toujours debout, Heydrich interroge le soldat qui lui parle des fusils qui s'enrayent dans la chaleur. Sans un mot le SS tend son propre Lüger. Aucun état d'âme.
Y'a une autre scène géniale, dans le genre bourreau de travail exigeant, c'est un dialogue avec sa femme, sauf qu'il est en train de surveiller son fils qui joue du piano, et il parle aux deux en fait ! Il reprend sèchement son fils - le félicite avec joie quand celui-ci parvient à jouer la pièce sans faute - mais même pas il s'arrête pour parler à sa femme, le mec lui annonce entre deux "reprends au début" et à contrecœur "parce que c'était confidentiel" qu'il est affecté à Prague et que toute la famille déménage. L'osef est total XD


Faut pas oublier, par contre, que le film est coupé en deux, la seconde moitié, ce sont les résistants. Alors j'ai été dans la position bizarre du mec qui regarde en VOST - donc en anglais - un film français dans lequel pas un interprète n'est allemand ou d'Europe centrale. Ah si, t'as un allemand pour jouer un obscur subordonné de Heydrich et Mia Wasikowska (celle de l'Alice in Wonderland de Tim Burton mais qui est australienne d'origine polonaise) qui joue une résistante tchèque. Eh, c'est même Gilles Lellouche qui joue le chef de la résistance tchèque !
En tout cas, les deux principaux résistants, Jan et Jozef, sont sympa à voir évoluer, on s'attache même un peu à eux - j'ignorais qu'ils n'avaient pas survécu à la répression nazie alors j'espérais sans grande conviction - et la mise en scène de l'attaque proprement dite est bien fichue, on sent qu'ils ont pensé leur truc dans les détails.

D'ailleurs, parlons-en : ce film, à certains moments, fait très intimiste, y'a quelques transitions entre deux séquences qui rappellent le cinéma d'auteur, les petits films dramatiques. A un moment j'ai même vu des éclairages qui me faisaient penser à Amélie Poulain x) Clairement, on est loin des films grandiloquents qui donnent une stature surhumaine aux dignitaires nazies ou à leurs ennemis, même Himmler est joué et filmé avec pas mal de retenue.
Même les musiques ne sont pas édifiantes, on reste de manière générale dans un registre assez austère, SAUF pendant une séquence, à la violence outrancière : la Nuit des Longs Couteaux. Forcément. Le reste du temps, beaucoup, beaucoup de violon, donnant clairement une teneur dramatique au récit.
La mort d'Heydrich - le film se poursuit une bonne vingtaine de minutes au-delà, au moins - est également présentée de manière privée, avec juste sa femme et Himmler et ses funérailles font tout juste l'objet d'une scène, parce qu'à ce moment-là on se demande encore ce qui va arriver pour les résistants.

Alors en fait comme le gouvernement tchécoslovaque est en exil, ce sont des parachutistes (un tchèque et un slovaque) entraînés en Écosse et largués sur la patrie. Courageux, les mecs.


En bref : HHhH est un film dur, mais très intéressant et tout à fait appréciable. Il traite moins de Reinhard Heydrich lui-même que de la férocité de l'Allemagne Nazie qu'il a incarnée par son travail et par les réactions à son assassinat. Le film ne présente pas le général SS comme un monstre diabolique, et la partie sur la résistance tchécoslovaque, sans être hagiographique, reste pertinente. Si vous êtes curieux de l'histoire et d'une partie de la 2GM loin des Américains et des batailles épiques, allez-y.

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