Barre-menu

13.10.17

La gauche, le communisme et les jeux vidéo.

Nous sommes en 1920. Dans la ville de Tours se tient le congrès annuel de la SFIO - Section Française de l'Internationale Ouvrière ou IIème Internationale - et ça sent le bordel à dix kilomètres.
D'une part parce que la Grande Guerre, celle qu'on espère avoir été la Der des Der, a été l'épreuve de l'unité : pendant qu'une partie des socialistes, par pacifisme, contestaient le conflit, d'autres ont rallié le gouvernement d'Union Sacrée, toutes les forces politiques françaises unies contre l'ennemi allemand. Et cette division du parti a laissé des traces.
D'autre part, parce que depuis la chute du régime tsariste et la guerre civile russe qui a suivi, le plus grand pays d'Europe est au mains des bolcheviks, qui incarnent politiquement les thèses de l'économiste Karl Marx, énoncées dans son Capital entre 1867 et 1894.

Or, pour le socialisme français, cette nouvelle expérience politique est très intéressante : plus tôt dans cette année 1920, deux membres de la SFIO sont allés à Moscou étudier le communisme en vue de peut-être créer une Section Française de l'Internationale Communiste et donc intégrer la IIIème Internationale.
A l'issue de débats qu'on imagine houleux, les chefs de file se séparent : le choix de Tours pour ce congrès avait été fait pour éviter le militantisme parisien mais les délégués des secteurs industriels comme le Nord-Pas-de-Calais et la région lyonnaise étaient déjà décidés : la SFIO perd l'essentiel de ses cadres au profit de la jeune SFIC.

L'un des socialistes qui ne rejoignent pas la SFIC en 1920 est le célèbre Léon Blum, dont la critique des bolcheviks de la première heure est, avec le recul, extrêmement pertinente. D'autant que rester dans la SFIO ne l'a pas empêché de se soucier des travailleurs, d'où le Front Populaire.


Il faut savoir une chose sur les communistes français du début du XXème siècle. Ils affrontaient les mouvements politiques de droite, qui à l'époque se partageaient entre les monarchistes proches des milieux militaires mais pas encore fascistes ni nazis, les notions restant à inventer (la IIIème république étant par ailleurs assez forte pour ne plus laisser la moindre chance aux derniers Bourbons et Orléans) et la bourgeoisie d'affaires et de banques. Ça, c'est clair.
Mais les vrais ennemis des communistes sont les socialistes. C'est vers ces embourgeoisés qui ont abandonné la lutte violente pour se normaliser dans la société capitaliste que se tourne le plus fortement la haine "rouge" - d'où le rose du socialisme français qui n'est qu'un rouge "délavé".

Cette opposition des premières heures, ainsi que le rejet du communisme du fait de la politique internationale (l'alliance contre-nature entre l'URSS et l'Allemagne Nazie, des décennies de tyrannie inflexible sous Staline, Khrouchtchev et Brejnev...), de même, évidemment, que les divisions idéologiques au sein des partis inspirés du marxisme, n'aident absolument pas à connaître le communisme face à un socialisme de plus en plus normalisé dans le statut-quo capitaliste libéral.

Ambroise Croizat, ouvrier syndicaliste et Ministre du Travail de la IVème république, est un des grands personnages du communisme français au XXème siècle. La liste des avancées sociétales mises en place sous sa direction est longue comme le bras (la Sécurité Sociale, les comités d'entreprise, les conventions collectives, la Médecine du Travail...).

Parce qu'il faut être lucides : cela fait des années que le Parti Socialiste français n'a plus de socialiste que son nom. Ceux qui se trouvent le plus à gauche de ses courants de pensée, comme Martine Aubry, Benoît Hamon ou Christiane Taubira sont des électrons libres - la dernière n'ayant jamais officiellement intégré le PS au détriment de son propre parti, Walwari.
Les autres, de Hollande à Valls en passant par cette connasse de Ségolène Royal, sont des embourgeoisés qui ne se soucient plus de la condition ouvrière. La dernière défend même des valeurs morales clairement conservatrices, en témoigne la base de sa carrière, construite autour de sa guerre personnelle contre le Club Dorothée et la japanimation en France dans les années 90.
De nos jours, le Parti Socialiste ne parle que de dialogue social, de négociations avec les patrons, quand les socialistes d'origine ne songeaient qu'à détruire le patronat et à prendre le contrôle des entreprises pour les confier à leurs propres salariés.

C'est d'ailleurs cette intégration lâche et passive à l'establishment qui contribue également, dans une forte mesure, à faire ignorer au grand public que la France Insoumise et les socialistes dans la veine de Mélenchon ont pour base idéologique le socialisme non divisé d'avant le Congrès de Tours, modernisé pour l'occasion avec de l'écologie et des considérations technologiques, numériques et médiatiques.


Quand t'as construit ta carrière sur le fait de pourrir les divertissements de la jeunesse et que tu te retrouves à encourager les tueries de loups en tant que Ministre de l'Écologie, je doute que tu puisses te qualifier de "sociale"...

Bref, tout ça pour dire que de nos jours, on ne sait généralement pas d'où viennent les divisions de la gauche, en quoi elles sont explicables, et on ignore assez souvent ce qui fait le communisme.
Cette ignorance grave est d'ailleurs la principale explication du rejet impitoyable de la gauche dans la politique états-unienne : alors que même les Britanniques ont un parti Travailliste, le bipartisme américain est solidement installé entre le centre-droit démocrate et la droite dure républicaine.
Outre-Atlantique, on méprise le communisme en l'assimilant intégralement au soviétisme - qui encore une fois n'avait rien de communiste - et en France on considère Jean-Luc Mélenchon comme un dangereux communiste alors qu'à aucun moment il n'a parlé de collectivisation des terres, de mise en commun des moyens de production, de destruction de la classe patronale...
 
En fait, le grand public a tout simplement tendance à oublier un fait simple et évident : le filtre culturel. La France Insoumise est un socialisme du début du XXème siècle qui est passé par le filtre culturel de la politique française des 100 dernières années, ce qui veut dire que c'est un mouvement anticapitaliste, écologiste, qui a une visée universaliste, mais qui est aussi, dans ses fondements, férocement républicain, ouvert aux débats d'idées et aux institutions républicaines. La preuve : la FI a soumis beaucoup plus d'amendements et de propositions de lois à l'Assemblée Nationale - alors qu'elle n'y a que 17 élu-e-s - depuis les dernières législatives que toute les élus En Marche réunis (qui sont plusieurs centaines).


Alors loin de moi l'idée de faire un état des lieux général du communisme, parce que c'est pas un sujet que je maîtrise, mais avant de se prononcer sur le socialisme, sur le parti socialiste qui ne l'est pas, et sur le communisme, il faudrait déjà savoir de quoi on parle.
Le communisme, c'est là l'ironie de la chose, on le trouve notamment dans un des phénomènes culturels les plus capitalistes-libéraux de la société occidentale : les jeux vidéo.

En effet, pour ceux qui ont connu ce style, les jeux de stratégie en temps réel type Age of Empires mettent en scène des éléments sociétaux inhérents à la pensée communiste et notamment les premiers d'entre eux : la collectivisation des terres et la mise en commun des moyens de production.
Bah oui : qui est le chef, dans ces jeux ? C'est le joueur. Il dirige ses péons, envoie collecter les ressources, fait construire des bâtiments... est-ce que les unités sont propriétaires du bois, de la pierre ou de l'or qu'elles récupèrent ? Est-ce qu'elles possèdent les bâtiments qu'elles utilisent ?
Non.
Dans la stratégie en temps réel, toutes les ressources et les biens sont possédées en commun par la communauté, et c'est le joueur qui incarne l'esprit de cette communauté, qui met en branle les projets du groupe. Et pourtant ce genre a fait florès : autour de la série Age of, le bon élève Empire Earth, le dinosaurien ParaWorld, et les multiples indépendants qui sortent encore de nos jours...

Sans s'attarder sur la représentation des femmes plutôt tendancieuse dans ce jeu x) (et souvent à la limite du fétichisme), Command et Conquer : Alerte Rouge 3 présente une vision assez neutre et intéressante de l'Union Soviétique.

Le contre-exemple, le jeu bien capitaliste, serait évidemment un jeu de gestion type Tycoon (Zoo, Roller Coaster...) où le joueur est un propriétaire qui doit accumuler les richesses par le divertissement et les services au public, ou évidemment, l'archétype, le city-builder.
Parce que oui, dans ces derniers, le joueur est un promoteur urbain qui bâtit une ville et des logements, certes, mais les habitants possèdent leurs logements : le joueur n'a que le pouvoir de percevoir les taxes, les recettes, et de raser les bâtiments, pas d'exproprier les citoyens.

L'exemple le plus évident est bien sûr la série Tropico, où le joueur incarne le dirigeant d'une île tropicale : on peut choisir le style politique du gouvernement et du personnage, mais le socialisme est vraiment mis en valeur par les conseillers et représentants de factions qui interviennent.

D'ailleurs, sans aller jusqu'à la stratégie en temps réel, les thèmes favoris du communisme sont assez faciles à mettre en scène : l'anticapitalisme est le plus évident, il suffit de représenter une société où le libéralisme (et les entreprises) est devenu un fléau à abattre, comme par exemple les Oddworld, dans lesquels les Mudokons incarnent la classe laborieuse en révolte (enfin surtout grâce à Abe).
Dans sa version la plus pure, le communisme est un principe proche de l'anarchisme : tandis que le second prône l'absence de gouvernement centralisé, le premier considère que la masse populaire est auto-gérée, sans hiérarchie institutionnelle. Or, on a tous connu au moins une fois des jeux vidéo dans lesquels on a croisé des cités ou communautés sans chef, où toutes les décisions étaient prises en commun par le groupe. L'anarchisme et le communisme ne sont jamais bien loin.

Parce que le communisme (comme l'anarchisme) semble mieux fonctionner à petite échelle, voilà toute l'étendue de la "société communiste" dans le jeu vidéo Mush.

Un des exemples que je connais le mieux est double, et il est français : la société Motion-Twin, qui développe notamment des jeux vidéo pour navigateur internet, se revendique d'inspiration marxiste et ses effectifs faibles permettent à tous les employés d'avoir les mêmes pouvoirs et la même voix décisionnaire (les décisions sont donc prises en réunion collective).
L'un de leurs jeux les plus connus est Mush, un jeu de stratégie spatiale dans lequel l'humanité a découvert, sur une lointaine planète, un parasite fongique qui prend possession des humains. Après quelques années d'invasion secrète et de guerre, une mission scientifique de la dernière chance est constituée autour du Dernier Espoir, une jeune infirmière chinoise immunisée au Mush. Le joueur incarne donc l'un des 16 personnages participants à cette mission enfermée dans un vaisseau spatial : un certain nombre d'entre elleux sont chinois-es ou coréen-ne-s, tous les personnages sans exception sont essentiels à la survie du groupe (même si le principe du jeu est d'identifier et éliminer les intrus, qui peuvent accroître leur nombre), et les décisions sont prises en commun par les joueurs, qui débattent et discutent dans un chat écrit intégré au jeu via les communicateurs personnels des personnages...

Comme quoi, on le voit de plus en plus ces dernières années, si vous voulez vous familiariser aux thèses du communisme, faut jouer aux jeux vidéo...

2 commentaires:

  1. Article très intéressant mais je ne suis pas sûre qu'on puisse réellement parler de communisme concernant toute la série des "age of", le fait que ce soit le joueur qui contrôle tous ses péons et qu'aucun d'entre eux ne possèdent rien en propre me fait plutôt penser à un système féodal, où le seigneur ordonne et laisse ses serfs disposer de ses terres, ou à une échelle plus petite, un roi qui dirige son royaume. D'ailleurs, lorsque tu joues une partie solo, tes adversaires IA ont des noms de grands dirigeants qui sont pour la plupart des rois ou des empereurs, donc je ne vois aucune raison que le joueur 1 ne puisse pas être assimilé ainsi, de la même façon que les autres joueurs.
    Sinon, article très instructif, je n'avais jamais tilté pour la rose des socialistes... Bon courage pour la suite.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Sauf que dans le servage médiéval, si les serfs payaient un impôt en argent, en nature (récoltes) et en services (corvées, accès au moulin...) au seigneur, il restait maître d'une partie de sa récolte. En outre, de manière générale, les paysans du Moyen-Âge tardif, face au déclin du féodalisme, étaient de plus en plus propriétaires de leurs terres, qui étaient vendues par leurs seigneurs, lesquels avaient besoin d'or pour leur vie sociale, politique ou militaire.
      A l'époque moderne, sous l'Ancien Régime, la paysannerie était même le premier propriétaire foncier du royaume et n'était plus écrasée "que" par les impôts en nature et en or (la capitation, la gabelle, la dîme...).

      Bref, le servage n'est pas l'esclavage, dans le second seul, l'objet du mécanisme, l'esclave, ne possède rien. Et je ne suis pas sûr que l'on puisse parler de féodalisme dans les jeux de stratégie parce que le joueur n'incarne pas le héros qui est sur le terrain, il le contrôle : par exemple, si le héros meurt, le joueur continue à jouer, la partie ne s'arrête pas à la perte d'un personnage. La défaite intervient quand la communauté entière (les bâtiments et les unités) est éliminée.

      M'enfin, ce n'est qu'un point de vue personnelle, le débat est encore totalement ouvert ^^

      Supprimer