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1.11.17

Le règne de Commode.

Alors ! Celui-là est assez intéressant, je pense, au regard de ce que la plupart des gens croient savoir sur Commode grâce à la culture populaire (merci Ridley Scott -_-').
Comme je l'ai fait pour mon article sur Rome, l'Orient et les pirates ou sur Vespasien, je vais récupérer la structure et le contenu de mes cours de fac à ce sujet - l'avantage d'avoir eu au moins un jour où les étudiants chargés de l'exposé étaient pas là, le prof qui se charge de faire le cours au lieu de déléguer ^^

Je tiens à préciser également, rapidement, que je vais pas évoquer le film Gladiator ou son contenu, tout simplement parce que ça, c'est du ressort d'une nouvelle série que je fais, Movies'tory ou le réalisme des films d'histoire (trois titres pour l'instant et sûrement un autre en réserve !).


Introduction.

Commode, de son vrai nom Imperator Caesar Lucius Aelius Aurelius Commodus Augustus Pius Felix Sarmaticus Germanicus Maximus Britannicus (à vos souhaits) est le 17ème empereur et le 6ème de la dynastie des Antonins - dans les deux cas si l'on ne compte pas Lucius Verus, qui a co-régné avec son frère Marc-Aurèle, le propre père de Commode.

"Commodus" a régné entre 180 et 192 de notre ère, soit entre l'âge de 18 ans (il a 19 ans 5 mois après son avènement) et 31 ans. Il est particulier à plusieurs égards, dont le premier est directement lié à sa naissance : Commode est "né dans la pourpre" (impériale). Contrairement à ses prédécesseurs, il est le fils naturel de l'empereur précédent et n'a pas fait l'objet d'une adoption.

Enfin, si l'historiographie a longtemps été conforme à la vision des Anciens - à savoir que Commode était un tyran pervers et sanguinaire - avant que son image ne soit revalorisée, comme l'a été celle d'un certain nombre de ceux qui étaient appelés "empereurs-fous" (par exemple Domitien ou Néron).

Denier d'argent de Commode daté au plus tôt de 184 : il fait mention de la puissance tribunicienne (TRP) pour la 8ème fois (VIII) conférée tous les ans à Commode à partir de 176, et du titre de Père de la Patrie (PP) acquis en 180. On aperçoit aussi, juste après la puissance tribunicienne, le titre d'Imperator marqué par les lettres IM[P] et reçu dès 176.

I. Un prince peu capable de gouverner.

De part sa naissance, Commode a été associé très jeune à un empereur en guerre - Marc-Aurèle - qui avait lui-même été adopté assez jeune et avec son frère par l'empereur précédent - Antonin le Pieux - et s'est vu conférer très rapidement les titres impériaux, là où ces derniers sont acquis avec l'âge et l'expérience. Il est César (héritier) à 5 ans en 166 - vachement rassurant pour le cas où Marc-Aurèle mourrait genre à la guerre ou de maladie...
Le pire c'est que l'aristocratie romaine compte, par tradition, beaucoup d'hommes beaucoup plus âgés et compétents que Commode dès son association au pouvoir - il reçoit le titre d'Auguste, empereur, en 177 à 16 ans.

Pour vous donner un exemple concret, Trajan, qualifié de "meilleur des empereurs" et régnant entre 98 et 117, se trouve sur le limes de Germanie lorsqu'il est adopté par l'empereur Nerva en 97 à l'âge de 44 ans : il est le fruit du cursus honorum et d'un commandement militaire qui couronne celui-ci, revêt la pourpre dans la fleur de l'âge et fort d'une grande expérience.
Commode, malgré une éducation soignée, n'a même pas réalisé le cursus honorum qui était pendant longtemps le passage obligatoire d'un Prince héritier politique du consul de la république : sans atteindre le niveau de militarisation du IIIème siècle, le pouvoir impérial s'est clairement éloigné de la fonction dimension carriériste politique qu'il était à l'origine.

Carte du limes danubien et particulièrement de la position des tribus Quades et Marcomanes, ainsi que des Champs Décumates, véritable coin dans la frontière romaine à l'ouest de l'actuelle Bavière. La carte figure également la progression des barbares par la Panonnie et le Norique vers Aquilée (Venise), qui sera exactement la même sous Maximin dans les années 230.

D'ailleurs, Commode commence à régner avec le conseil de son père, alors qu'il est assez courant pour un empereur de débarquer à Rome avec sa suite, ce qui souligne encore le problème - t'as pas de suite quand t'as juste 18 ans. En outre, la guerre n'est alors pas terminée au printemps 180 et le Sénat est divisé en deux partis, un qui veut voir les légions franchir le Danube, écraser les barbares de Germanie et fonder une province de Marcomanie - ce qui aurait le mérite de placer un glacis protecteur devant les Champs Décumates. Un peu ce qu'a fait Trajan avec la Dacie quoi.
Un autre parti souhaite le retour à la paix par un traité écrasant pour les Marcomans, afin de rebâtir l'économie de Rome qui a été en guerre basiquement pendant tout le règne de Marc-Aurèle. C'est ce dernier choix qui est privilégié par Commode.

Cette première décision qui ne fait pas l'unanimité permet à l'opposition de se grouper autour de Lucilla, sœur de Commode, qui a perdu sa place de première femme de l'empire au profit de l'épouse impériale, Crispine. Lucilla pousse son mari à convoiter l'Empire (le titre) en assassinant Commode, mais le principal intéressé est informé du complot en 182 - ouais à l'époque ça prend du temps ces choses-là.
Alors que Lucilla se suicide, Commode décide de virer certains conseillers et généraux de son père et nomme un nouveau Préfet du Prétoire, Perennis. Alors autant que tu le saches : à l'époque le Préfet du Prétoire ne se contente plus de diriger la garde prétorienne de l'empereur, il possède un poids politique assez important, notamment depuis la crise de 68-69, vu qu'il est le seul commandant de forces armées solides dans la ville de Rome et de fait, capable de faire et défaire les empereurs.
En parlant de défaire, Commode apprend en 185 que Perennis n'est pas super loyal, et fait revenir des généraux fidèles, parmi lesquels un certain Septime Sévère...

Statue de marbre de l'impératrice Lucilla en Cérès (Déméter, déesse gréco-romaine des céréales et des moissons), v.150-200, Musée National du Bardo, Tunis, Tunisie.
Il faut savoir que Lucilla, pour son premier mariage, fut unie vers l'âge de 11 à 13 ans à Lucius Verus, frère adoptif et co-empereur de Marc-Aurèle (père de Lucilla et Commode), de 18 ans plus vieux que sa promise. Ce mariage fit de la jeune fille la co-impératrice (avec sa propre mère Faustine la Jeune), avant que Lucius Verus ne soit tué de retour du front danubien et que Lucilla ne soit promise à un vieux consul, qu'elle poussa au complot contre Commode.

Le nouveau favori de l'empereur, par contre, ne fait pas l'unanimité : c'est un affranchi Grec du nom de Cléandre... A peine installé dans ses fonctions, celui-ci contrôle à loisir l'accès au Sénat et aux magistratures - là encore, Septime Sévère fait partie des bénéficiaires - en ignorant les vieilles familles aristocratiques romaines (les Sévères, par exemple, sont africains). La critique est de plus en plus grande.
Un vieux conseiller de Marc-Aurèle qui a échappé aux purges, un certain Pertinax, est alors proconsul d'Afrique, une des grandes provinces agricoles de l'empire. Il s'associe à Papyrius Dionysius, qui contrôle l'annone, le blé impérial, pour retarder les convois en direction de Rome et accuser Cléandre de spéculer sur la ressource nourricière. C'en est trop pour la foule romaine qui, lors de Jeux du Cirque en 189, attrape l'affranchi, le lynche et le met en pièces. Déjà à l'époque, on rigole pas avec la bouffe.

II. Un prince constamment critiqué.

Bon alors déjà, le choix de la paix contre les Marcomans est un premier revers pour Commode, d'autant plus dommageable à deux égards. Le premier, j'en parle dans la troisième partie mais je résume : Commode est jeune, puissant, et clairement taillé pour la guerre, du coup on se demande pourquoi il ne la fait pas.
Le second est inhérent à la posture impériale en général, par rapport aux tribus germaniques. De manière générale, la société et le pouvoir romains n'en ont rien à carrer, de la Germanie et de ce qui s'y passe. C'est utile seulement quand on a besoin d'infos pour la défense du limes - comme à l'époque de Tacite, Pline le Jeune et Trajan, donc 60-70 ans avant Commode - mais le reste du temps c'est accessoire.
Du coup, les Romains, je l'ai dit à propos de Maximin le Thrace, ne se sont jamais souciés des migrations et unifications de tribus en Germanie, or ce sont ces mouvements qui constituent des fédérations de plus en plus grandes et solides - les Germains de Marc-Aurèle sont beaucoup plus dangereux que ceux d'Auguste 170 ans plus tôt - qui à terme, entre 320 et 476, incarneront la faillite militaire de tout l'empire romain.

Tête de bronze de Septime Sévère, v. 195-211 (donc après son avènement comme empereur), Glyptothèque Ny Carlsberg, Copenhague, Danemark.

Au passage, c'est évident, le fait que Commode ne s'entoure que de conseillers qualifiés d'indignes, depuis les affranchis jusqu'à certains généraux comme Septime Sévère, perçu comme un étranger, ou Pertinax, ça passe mal auprès de la vieille aristocratie italienne. Et quand tu critiques le conseiller, le dirigeant pense que tu critiques le chef qui l'a nommé. Résultat, les procès contre les sénateurs, les condamnations et les spoliations se multiplient, non sans raison de la part du Sénat : rien qu'en 189, on compte 25 consuls.
Je rappelle, les consuls sont les magistraux suprêmes de la république, normalement y'en a deux par an...

En fait, le problème, outre ce règne de merde, c'est que Commode perçoit des critiques dans absolument tout ce qui est fait ou dit à son égard, et que comme il n'a pas eu de guerre à livrer - c'est pourtant pas la nécessité qui manque - il passe son temps et son argent à mettre en scène son pouvoir et son autorité.

III. Du penchant personnel au projet politique : les excentricités religieuses de Commode.

A. Une affectivité très grande et maladive depuis sa jeunesse.

Commode, c'est un des rares problèmes dont il est pas directement responsable, est sous l'influence de ce qu'on appelle les "religions à mystères" ou "cultes à mystères" (comme celui d'Isis, mais rien à voir avec l'ancienne Isis, la déesse-mère égyptienne). Basiquement c'est un truc qui vient de l'Orient et qui prendra vachement en importance dans l'empire au siècle suivant avec principalement le Culte de Mithra.
Les cultes à mystères c'est, pour simplifier, un peu comme la franc-maçonnerie : les participants reçoivent des connaissances secrètes de la part d'initiés dans des cérémonies clandestines et plus tu avances dans le culte, plus tu es proche de la divinité dont tu perces les secrets. Y'a aussi un système de grades et d'échelon et il faut prouver sa valeur personnelle pour être digne du savoir inculqué.
Bref : rien à voir avec Marc-Aurèle qui était un philosophe stoïcien. Être dans les petits papiers d'une divinité, ça n'a pas dû aider Commode à lutter contre la mégalomanie.

Mithra sacrifiant un taureau, v. 100-200, collection Borghèse du Louvre, Louvre-Lens, Lens, France.

En plus, mais on va y revenir, Commode kiffe les combats de gladiateurs pour une de leurs composantes principales : il s'agit de faire couler le sang. On suppose qu'il souffrait d'un truc qui s'appelle l'ivresse du sang et qui suscite une addiction au fait de faire jaillir l'hémoglobine. Autant dire qu'un culte à mystères qui comporte des blessures symboliques, comme celui d'Isis... bon, voilà.
Au passage, à l'année 185, Commode aura échappé par trois fois à la mort :
 - la Peste Antonine a tué tous ses frères (Marc-Aurèle et Faustine la Jeune ont eu 13 enfants dont 6 garçons parmi lesquels seul Commode a survécu à ses parents, 4 filles sur 7 ont vécu pour voir Commode être empereur et 3 ont échappé à sa folie, Lucilla étant la quatrième).
 - Lucilla a comploté avec son mari pour le faire assassiner.
 - Perennis a comploté contre lui après avoir obtenu de lui le titre de Préfet du Prétoire.

Autant dire qu'une veine pareille, ça le touche personnellement, et il décide à ce moment de prendre le nom Felix, le chanceux, pour saluer sa veine impériale et affermir son pouvoir.

B. Commode Hercule.

Hercule, la version latine, a une toute autre signification dans le panthéon romain que dans la mythologie grecque. Alors que, Linksthesun l'a encore dit récemment, chez les Hellènes, ses 12 travaux ont pour objet d'absoudre un péché (le meurtre de sa femme) tout en flinguant quelques monstres au nom des dieux, les Italiens voient en lui l'organisateur du monde.
Les 12 travaux d'Hercule, contrairement à ceux d'Heraklès, c'est le héros secourable et civilisateur qui fait reculer la sauvagerie. En outre, il est appuyé par Athéna (la grecque cette fois), qui incarne la force juste et raisonnée (par rapport à Arès, la guerre brutale et inepte, ainsi que Zeus et Poséidon, dont la force matérialise une autorité limite tyrannique).

Représentation la plus connue (et probablement fidèle) de Commode en Hercule, v. 191-192, Palais du Conservatoire, Musée Capitolin, Rome.
Le jeune empereur est doté d'une peau de lion et muni de pommes qui rappellent les travaux d'Hercule-Héraklès : le Lion de Némée et les Pommes d'Or du jardin des Hespérides.

Bref : Hercule est à la fois le premier mortel admis chez les dieux et l'un des grands modèles des dirigeants dans l'Antiquité tardive. C'est une divinité universelle sur laquelle tout le monde est d'accord.
Notre Commode du jour n'échappe pas à la règle et, malgré toutes les critiques qu'ils peuvent lui faire, ses contemporains reconnaissent ses traits particuliers et ses quelques qualités.

En l'occurrence, Commode est solidement bâti : il est très grand de taille, puissamment musclé et extrêmement adroit dans le combat rapproché. A mon avis, l'une des raisons pour lesquelles ces qualités ne lui sont pas niées, c'est pour souligner sa sauvagerie, parce que les dimensions encore plus colossales de Maximin le Thrace seront également mises en avant par les auteurs du IIIème siècle.
Tout ça pour dire que Commode s'illustre très tôt après son avènement comme chasseur dans les Jeux du Cirque - dans des combats contre des animaux donc, aussi variés que l'empire est vaste (on les fait venir de loin pour le spectacle du carnage) - puis comme gladiateur. Et il combat nu, parce que la divinité, Hercule le premier, se bat à poil, dans toute la simplicité de sa force naturelle.
D'ailleurs, même l'Histoire Auguste, compilation de biographies impériales dans la lignée de la Vie des Douze Césars de Suétone, reconnaît ce talent à Commode et précise qu'il a un jour tué 100 lions à l'aide de 100 lances, ce qui ferait de lui l'inventeur du headshot.

Buste de Commode, date inconnue, Musée Capitolin, Rome.

Fort de cette puissance quasi-divine, Commode va jusqu'à s'arroger le droit d'occuper tout le champ politique. Rome, la cité éternelle, est carrément renommée Colonia Commodiana. Je te jure, y'a eu une période de l'histoire romaine durant laquelle Rome n'était plus Rome !!!
La flotte de l'annone, encore elle, est renommée Flotte Commodienne, et arrêter son parcours est synonyme de lèse-majesté, raison pour laquelle en 189 Papyrius Dionysius, responsable des convois de blé qui les avait retardés pour éliminer l'affranchi Cléandre, a lui aussi été exécuté.

Tous les mois de l'année sont renommés par des composants de l'interminable titulature de Commode, ce qui au passage supprime les appellations de Julius (Juillet) et Augustus (Août) et franchement effacer ainsi César et Auguste, ça fait tache. En fait le principal tort de Commode est de tout prendre au premier degré, y compris sa présence dans l'histoire romaine.
Malgré ça, Commode reste populaire jusqu'en 191 - en témoigne l'absence total de soulèvement des légions ou d'usurpation d'un général ou légat de légion - jusqu'à un incendie de Rome perçu comme le châtiment des dieux pour ce règne aberrant.

Buste attribué à Pertinax, date inconnue, Musée National de l'Union, Alba-Iulia, Roumanie.

Commode, qui n'a plus confiance en personne, décide alors de se réfugier dans une caserne de gladiateurs (quelle ironie hein, quand on pense au film de Ridley Scott !) plutôt que d'habiter son palais sur le Palatin. Les sénateurs critiquent ce choix, encore, et s'unissent à la maîtresse de Commode - Crispine a été répudiée et assassinée - au Préfet du Prétoire et au Préfet de la Ville de Rome - un certain Pertinax - pour faire assassiner l'empereur : c'est l'esclave Narcisse, son propre entraîneur aux armes, qui se charge de l'étrangler dans son bain le 31 décembre 192.
L'empereur assassiné est condamné à la damnatio memoriae - son nom est martelé sur les inscriptions - la plupart de ses décisions (notamment de renommer Rome et le calendrier) sont cassées et les honneurs de la divinisation lui sont refusés.


Conclusion : guerre civile et dynasties.

L'année 193 est inaugurée par l'avènement du nouvel empereur, Pertinax - qui décidément a su tailler son chemin dans la carrière sénatoriale, mais son règne est très bref, à cause de l'instabilité évidente du climat politique. Pertinax est assassiné fin mars 193 et sa mort précipite l'empire dans la guerre civile.
A nouveau, il y a 4 prétendants au titre impérial : un à Rome (Didius Julianus, qui a acheté les prétoriens), un autre en Bretagne, Clodius Albinus, qui sera une menace constante jusqu'en 197, un troisième en Orient (Pescennius Niger) et un dernier en Pannonie, actuelle Autriche... Septime Sévère.

C'est d'ailleurs lui qui triomphera de cette guerre civile, écrasant ses adversaires un par un, réhabilitant le nom de Commode jusqu'à le traiter en frère dans sa propre titulature et se revendiquant d'héritage Antonin (pour sa légitimité), épousant une princesse orientale - Julia Domna - et constituant la puissante lignée des Sévères... mais on en parlera plus tard avec Maximin le Thrace !

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