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4.11.17

"Combien de terre faut-il à un homme ?"


Stalingrad.

Auteur : Antony Beevor.
Origine : Angleterre.
Nombre de livres : 1.
Date de publication : 1999.
Genre : essai historique.

Allemagne, 1941. Au sommet de sa puissance, persuadé d'avoir durablement écarté la menace des Anglais à l'ouest, le régime nazi décide de s'attaquer à l'Union Soviétique, l'allié mortel qui occupe son flanc est. L'opération Barbarossa est planifiée dans le plus grand secret, même si les Russes se méfient de Hitler depuis un moment.
A Berlin, l'ambassadeur Molotov peine à obtenir des réponses claires de la part de son homologue allemand, Ribbentrop.

L'historien britannique Antony Beevor, qui le premier a pu accéder aux archives soviétiques déclassées dès la chute de l'URSS, raconte ici dans le détail l'histoire de la campagne militaire qui a bouleversé la Seconde Guerre Mondiale, des steppes d'Ukraine au pilonnage incessant de la Ville de Staline.


Alors vous le savez parfaitement si vous avez un peu regardé mes articles de vulgarisation historique, l'époque contemporaine, c'est pas mon truc. J'ai fait une série de 4 parties sur le XIXème siècle de 1815 à 1914, mais en dehors de ça, rien du tout.
En revanche, j'éprouve depuis des années, sans vraiment savoir pourquoi, une fascination assez spécifique pour la Seconde Guerre Mondiale. De toutes les guerres modernes (donc à partir des French Wars, soit la guerre de Sept-Ans en 1756-1763 et les guerres révolutionnaires), la 2GM est une de celles dont l'analyse simplifiée peut se résumer le plus facilement à ses rapports militaires.

Chars de la Wehrmacht durant la progression allemande dans la steppe du Don, 1942.

J'veux dire, la guerre, ça a toujours été une question d'armées, évidemment, mais pendant très longtemps, l'économie était directement impliquée : l'impôt romain levé pour constituer des légions, la préparation minutieuse de ce logisticien de Trajan avant les guerres daciques, les armées médiévales qui vivent sur le pays... Mais ironiquement, l'avènement de la guerre totale permet d'évacuer la question économique, justement parce qu'on sait désormais que tout repose sur la puissance matérielle et financière, que les plus forts sont les plus riches et les mieux industrialisés, et du coup on peut se recentrer sur les seuls rapports de force.

Carte de la campagne de Stalingrad en 1942 : on y voit la ligne de front (et surtout son extension vers le Caucase au sud) ainsi que les fleuves du Don et de la Volga. En encadré, le Kessel, la zone encerclée, qui précise également l'emplacement de l'usine de tracteurs, un des derniers points de résistance de l'Armée Rouge face aux Allemands dans la ville. Les flèches figurent la progression des armées russes lors de l'encerclement.
Il faut savoir que, dans les moments les plus désespérés de défense de la ville, les Soviétiques n'avaient plus que quelques centaines de mètres entre les canons ennemis et la Volga, et l'interdiction (ou l'impossibilité) de franchir le fleuve.

C'est exactement ce que fait Antony Beevor ici.
Ayant eu accès le premier, au début des années 90, aux archives de Moscou, il eu pu reconstituer grâce à de nombreux témoignages, entretiens et documents un récit qui jusque là n'était connu que du côté allemand, la campagne de Stalingrad. Bien évidemment, celle-ci s'intègre dans le cadre plus large de l'opération Barberousse, qui est la trahison de l'Allemagne Nazie à l'égard du pacte germano-soviétique et de l'URSS, et des 4 années de conflit meurtrier et de débâcle qui s'en suivirent.
Non parce que, ce n'est jamais expliqué très clairement où que ce soit, du coup on sait pas vraiment pourquoi Adolf Hitler a eu un jour l'idée d'attaquer la Russie. C'est pas comme si celle-ci avait l'intention d'attaquer l'Allemagne, d'une part, et c'est totalement suicidaire d'autre part. Personne n'a jamais réussi à prendre la Russie, elle est plus impénétrable que l'Angleterre (qui a succombé à plusieurs assauts, notamment sous Guillaume de Normandie en 1066 et par la Glorieuse Révolution de Guillaume III d'Orange), à fortiori quand on sait que les nazis ont envoyé leurs forces en juin 1941, soit beaucoup trop tard dans l'année pour espérer établir des quartiers d'hiver ailleurs que dans la steppe glacée d'Asie Mineure.

Le maréchal Von Paulus, commandant de la VIème armée allemande, au moment de sa reddition et de son envoi en captivité. Il faut savoir qu'il a été général durant toute la bataille et qu'Hitler l'a bombardé maréchal après l'encerclement de l'hiver 42/43 pour lui interdire à la fois de se rendre et de se suicider, et afin d'accroître le déshonneur de l'homme en qui il voit la faillite de ses propres plans irréalistes.

Au fil des pages et des chapitres, c'est en effet l'un des enjeux majeurs de ce livre très intéressant. Antony Beevor se détourne du Groupe d'Armées du Nord et du Groupe d'Armée du Centre pour évoquer uniquement l'avancée allemande en Ukraine, Crimée et vers les fleuves du Don et de la Volga.
S'appuyant sur les récits des soldats de chaque armée, sur les mémoires et récits des officiers et sous-officiers, il dépeint ainsi le tableau vaste, complet, mais très clair, de cette guerre où est mise en valeur mieux que jamais la distance incroyable - et insurmontable - entre l'état-major et les troupes de terrain.
C'est ainsi les généraux von Paulus et Schmidt ainsi que le général Freiherr von Richtofen de la Luftwaffe (cousin du fameux Baron Rouge, as de l'aviation allemande de la Grande Guerre) que l'on voit essayer d'exécuter vainement les exigences aberrantes d'Hitler et Goering au sol et dans les airs, tandis qu'en face, entre 1941 et le début 1943, des hommes comme Vassilievski, Eremenko ou encore Tchouïkov subissent les foudres du maréchal Joukov, du commissaire politique Khrouchtchev et de Staline lui-même.


 Le tireur d'élite Vassili Zaitsev (à gauche) de la 284ème division de fusiliers sibériens pendant l'hiver 1942-43.

En outre, alors que le grand public a tendance à penser que la campagne de Stalingrad a essentiellement été une série de combats de urbains qui ont abouti à la "guerre des rats" dans la ville en grande partie détruite, dans ses usines et ses magasins éventrés, Antony Beevor s'applique à recontextualiser.
1941-42 ayant ainsi été l'année de plus grande progression militaire de l'Allemagne Nazie (sur le front est comme en Afrique du nord d'ailleurs), la Wehrmacht progresse très souvent dans les steppes, entre les villages et sur les fleuves. Les batailles, quand elles sont lieu, se livrent en rase campagne, et c'est également dans un territoire nu et désolé que la VIème Armée, exécutant les volontés aberrantes d'Hitler sera prise au piège dans le Kessel, le chaudron, où elle sera enfermée après l'opération Uranus, qui est un encerclement sur plusieurs centaines de kilomètres.

Début 1943, le colonel-général Rokossovski attend un bombardement d'artillerie avant le début de l'opération Cercle, qui parachève l'encerclement allemand dans la steppe du Don.

Sans être le récit aride et abstrait d'une campagne militaire, Stalingrad place le lecteur au plus près des troupes, avec des anecdotes personnelles, des rapports humains, de la solidarité dans les unités ou avec les civils pris dans les combats. Les sentiments personnels et les impressions des officiers eux-mêmes sont transmis dans le texte, offrant un témoignage assez inédit sur le sujet.
On y découvre ainsi le rapport entre les Allemands, les Roumains ou même les Italiens dans les forces de l'Axe, la présence d'Hiwis, des engagés volontaires russes, au sein de la Wehrmacht, mais aussi la frustration ou le professionnalisme des Russes, tantôt quand les ordres sont stupides, trop lents ou inutiles, tantôt lorsqu'ils demandent un bombardement sur leur propre position parce que l'ennemi s'y trouve aussi.

L'état-major du général Tchouïkov, 2ème en partant de la gauche, commandant de la 62ème Armée soviétique qui tient Stalingrad durant toute la bataille et constitue le flanc est de l'encerclement lors de l'opération Uranus.
Tchouïkov verra ses effectifs reconstitués en 8ème Armée de la Garde, laquelle sera l'armée qui assiègera et occupera Berlin en 1945.

Enfin ce livre est très intéressant en ceci qu'il est complet dans son traitement du sujet : s'il débute avant les combats proprement dits avec le déclenchement, à Berlin, de l'opération Barberousse et les chaos des ambassadeurs, la conclusion insiste sur le devenir de Tchouïkov, général de la 62ème Armée devenue plus tard 8ème Armée de la Garde, qui alla jusqu'à Berlin, ou sur l'Épée de Stalingrad offerte par Churchill au nom du roi George VI au peuple de Stalingrad lors de la Conférence de Téhéran à la fin de l'année 1943.
Mais, d'autre part, le texte d'Antony Beevor s'achève sur la lente agonie de la VIème Armée encerclée, sur la captivité et le devenir des soldats allemands. On découvre ainsi sans surprise le mépris incroyable de l'armée allemande en général pour Hitler, ce piètre "stratège de salon", ainsi que la rancœur des officiers qu'il a sacrifiés à Stalingrad, dans la bataille emblématique d'une campagne qui a sonné le glas de l'Allemagne Nazie.

Prisonniers allemands et roumains emmenés en captivité après la reddition de la VIème Armée.

Ah oui au fait : six pieds de la tête aux talons, c'est toute la terre qu'il faut pour enterrer un homme, d'après une histoire de Léon Tolstoï datée de 1886, et dont Hitler ne semble pas avoir pris connaissance avant d'envahir la Russie, comme le souligne assez amèrement Antony Beevor.


En bref : bien que rédigé par un historien militaire, ce livre est tout à fait abordable tant par son prix (un peu moins de 9€) que son contenu, accessible à tous. Stalingrad est riche de témoignages personnels, d'anecdotes, de noms sans cesse rappelés auxquels on finit par s'attacher, sans pour autant négliger l'aspect stratégique, militaire et politique. Cet ouvrage plein de lumières sur les rapports entre Hitler et l'armée allemande, entre les troupes et les états-majors et sur le déroulement au quotidien des combats à Stalingrad est intéressant pour tout le monde. Si vous êtes curieux-se, n'hésitez pas ;)

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