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8.12.13

Et si l'Allemagne avait gagné ?





Fatherland.

Auteur : Robert Harris.
Origine : Grande-Bretagne.
Nombre de livres : 1.
Date de publication : 1992.
Genre : uchronie.


Né en 1957 à Nottingham, l'écrivain britannique Robert Harris a travaillé pour la BBC et le Sunday Times. Auteur rare, il débute sa carrière par Fatherland en 1992 et produit moins d'une dizaine d'ouvrages en vingt ans, rencontrant cependant régulièrement le succès par l'adaptation ou la traduction de ceux-ci. Il a notamment écrit deux ouvrages sur la période romaine, Pompéi et Imperium, centré sur l'orateur Cicéron et son célèbre esclave Tiron.



1964, Berlin. L'inspecteur Xavier March de la police criminelle découvre un corps sur les berges d'un des nombreux lacs de la capitale du Reich Nazi. Très vite, l'enquête lui est retirée par les hautes instances du pouvoir, officiellement pour ne pas ternir la réputation de l'Allemagne à quelques jours de son alliance avec les Etats-Unis de Joseph Kennedy, mais sa réputation de fin limier empêche le policier d'abandonner devant l'énigme qui se présente à lui. La multiplication des mystères, l'aide d'une journaliste américaine, Charlotte Maguire, et les interventions de la chancellerie et des puissants dignitaires nazis qui ont permis la victoire dans la Seconde Guerre Mondiale font sentir à March que des meurtres successifs peuvent lui mettre au jour l'un des plus grands crimes du régime apparemment exemplaire du national-socialisme allemand.



CE. LIVRE. Il est absolument génial. Je l'ai adoré *__*
Concrètement, c'est une uchronie comme il en existe des tas, mais ce que j'adore avec l'uchronie c'est que toutes sont différentes parce que limitées par la seule imagination de leur auteur. Tout est possible à partir du moment où on prend n'importe quel événement, n'importe quelle tendance ou période de l'histoire et qu'on se demande "et si ?". Toutes les uchronies sont différentes et donc toutes sont justifiables sur le plan narratif et qualitatif. Il existe un certain nombre d'uchronies basées sur le personnage d'Adolf Hitler et sur le Troisième Reich, mais pour le coup, Robert Harris s'est demandé "et si la Seconde Guerre Mondiale avait été gagnée par l'Allemagne Nazie ?" Le résultat est palpitant parce que les dehors de régime totalitaire standard à la 1984 sont ici nuancés par le fait qu'il s'agit de CE régime, de CETTE période de l'histoire.

Ecrire une uchronie (je suis bien placé pour le savoir... *tousse-tousse*Elfe d'Acier*), c'est avant tout écrire de bons personnages. Si les héros ne sont pas intéressants ou cohérents, c'est pas la peine. Quelle idée de l'auteur de Fatherland de faire de son protagoniste un policier rusé, minutieux et incorruptible ! Le personnage est attachant parce qu'en dépit d'un caractère froid et méthodique, il a été modelé toute sa vie par le régime (au point de s'engager très tôt comme sous-marinier dans la Baltique) et du coup il est doté de travers dont il se passerait bien : l'attachement à la famille qui l'a quitté, le respect de la hiérarchie qui le menace, la méfiance à l'égard d'une étrangère qui se trouve être sa meilleure amie du moment x)
Après, évidemment, le lecteur aussi doit faire preuve de pas mal d'intelligence parce qu'il faut s'imaginer un monde où la Shoah, parce que c'est de ça qu'on parle, n'a jamais été révélée d'aucune manière. Sur le papier, c'était le plan des Nazis, les camps n'ont été découverts qu'en 1945 par les Soviétiques et les Américains, mais si l'Allemagne avait gagné, on n'en aurait jamais entendu parler, ça aurait été resté à l'état de vagues dossiers administratifs et de formules volontairement allusives, ce à quoi Xavier March est confronté.

 Le roman commence par une carte de l'Europe en 1964, centrée sur le Reich allemand qui domine tous ses voisins et même une partie de l'URSS avec laquelle il est toujours en guerre.

C'est déjà ce que, pour ma part, j'avais apprécié dans Deus Ex, V pour Vendetta et Ennemi d'état, entre autres exemples : comme le dit l'inspecteur Finch dans le film des Wachowski, la comptabilité est souvent l'un des éléments les plus fiables qui soient même dans les régimes politiques par ailleurs adeptes de la dissimulation. Le héros découvre des transactions entre plusieurs personnages à des moments précis, de l'argent sort ici et réapparaît là et il n'a, avec le lecteur, qu'à recouper les informations pour se lancer dans le jeu de piste. J'adore. J'adore d'autant plus que le livre mêle avec un équilibre et une maîtrise certains l'obsession procédurière allemande et l'histoire du parti NSDAP (ouais, au fait, pour info, le nom officiel du parti nazi c'est NSDAP : National Sozialistische Deütscher Arbeiter Partei, le parti national-socialiste des travailleurs allemands), à commencer par le putsch manqué de 1924 en Bavière (celui qui a valu des années de prison à Adolf, durant lesquelles il a écrit le livre le plus dangereux de l'histoire).
Les personnages mis en jeu sont des gens ayant réellement existé, avec de véritables postes-clés du régime et de véritables réunions réutilisées par Robert Harris, et même les noms des grades sont avérés.

Ce qui, du coup, participe à la fois au réalisme et à la complexité de l'ouvrage. Je l'ai aisément constaté par deux lectures confrontées, la mienne et celle de Syrya, qui lit Fatherland en ce moment. J'ai étudié l'allemand au collège et au lycée alors que, pour sa part, il n'a "jamais fait de teuton". Les grades de la police et de l'armée sont en allemand, type Oberkommander, de même que certains noms de lieux, et tandis qu'à moi, ça a donné une impression de réalisme et de recherche, Syrya n'aime pas du tout ne pas comprendre, vu que personne ne sait généralement à quoi ces grades correspondent dans l'usage anglo-saxon (capitaine, colonel etc.). Mis à part ces exceptions, le style est clair et aisément accessible, ce qui est surprenant quand on sait qu'il s'agit grosso merdo d'une longue enquête policière, pleine de mystère et de tension. L'ensemble du roman prend la forme d'un polar doté de forts relents politiques qui ne plaira peut-être pas à tout le monde mais qui demeure très agréable et intéressant.
 


En bref : excellent roman que voilà, que je conseillerais à tous les amateurs de littérature mais sûrement davantage aux passionnés d'histoire, notamment contemporaine. Les personnages principaux ne sont pas nombreux et attachants, en dépit de quelques ficelles prévisible dans l'intrigue (en même temps, dès que les deux rôles principaux sont un homme et une femme hein...), tandis que les secondaires servent utilement la narration. Le dénouement est très surprenant, mais en même temps très logique et emblématique du genre de l'uchronie, couronnant efficacement la patience du lecteur :)

"March sentit qu'il devait dire quelque chose, une dernière tentative.
"Je crois qu'il est de mon devoir de vous avertir Herr Zaugg : deux des titulaires de ce coffre ont été assassinés la semaine dernière et Martin Luther a disparu..."
Zaugg ne sourcilla même pas.
"Mon Dieu, Mon Dieu ! De vieux clients qui nous quittent et de nouveaux - il fit un geste dans leur direction - nous viennent. Et le monde tourne. La seule, l'unique certitude, Herr March, est que dès que la fumée des canons se dissipe, et quel que soit le vainqueur, les banques des cantons suisses sont là, inébranlables. Bonne journée."


"A en juger par les peintures envoyées pour l'exposition, il est clair que l'oeil de certains leur fait découvrir les choses autrement qu'elles ne sont - qu'il se trouve vraiment des gens pour voir, par principe, des prairies bleues, des ciels verts, des nuages jaune soufre...
Ou bien ces "artistes" voient vraiment les choses de cette façon et croient à la réalité de ce qu'ils peignent - nous devons alors nous demander d'où leur vient ce défaut de la vue, et s'il est héréditaire, le ministre de l'Intérieur devra veiller à ce qu'une tare aussi horrible ne puisse se perpétuer. Ou bien ils ne croient PAS à la véracité de telles impressions et cherchent pour d'autres motifs à les imposer à la nation, et alors cette question relève d'une cour criminelle."

Adolf Hitler, inauguration de la Maison de l'art allemand, 1937.

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