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4.11.17

193 - 238 : la crise militaire de l'empire.

L'histoire romaine est un éternel recommencement. Le temps de la cité est cyclique, et non linéaire comme l'est le temps chrétien : on ne compte pas les années "avant ou après Jésus-Christ", on situe l'année par rapport aux deux consuls en exercice. Du coup, l'histoire romaine ne semble pas progresser dans une direction particulière, mais se répète et reprend à partir d'un point donné, connaissant de multiples renaissances et plusieurs âges d'or.
A l'époque impériale, ces renaissances sont faciles à repérer, elles correspondent bien souvent à l'apparition d'un nouvel Auguste, qui exercerait le pouvoir en reprenant les bases de la fin de la république pour mettre fin aux maux existants. Du genre Vespasien ou Trajan.
Les années 192/193 sont un de ces retours aux sources.


L'empereur Commode est assassiné par un complot mêlant notamment le Préfet de la Ville de Rome Pertinax, qui est à son tour assassiné après 3 mois de règne par un certain Didius Julianus. Celui-ci achète littéralement l'imperium, le titre, en promettant de l'or aux prétoriens (la garde impériale) lors d'une vente aux enchères improvisée par ceux-ci. Les légions provinciales, qui ont déjà vu les prétoriens faire de la merde en 68/69 et qui tolèrent pas qu'on puisse acheter l'empire, acclament leurs généraux respectifs. La guerre civile éclate entre Julianus à Rome, Pescennius Niger en Syrie et Clodius Albinus en Bretagne.
Mais surtout Septime Sévère, général africain qui a servi sous Marc-Aurèle et Commode, se trouve alors en Pannonie et devient le principal concurrent dans la course. Après avoir fait une descente à Rome et poutré Julianus et les prétoriens, il marche sur l'Orient où Niger est soutenu par les légions de Cappadoce, d'Arabie et d'Egypte. En 194, après plusieurs sièges et des batailles systématiquement remportées par Septime Sévère, Niger est rattrapé et exécuté.


Septime Sévère, date inconnue, buste en marbre blanc, Glyptothèque de Munich, Munich, Allemagne.
Ironiquement, pour un empereur qui fait reposer sa puissance sur l'armée et la gloire militaire, il est très peu représenté en armure. Sur ce buste, le drapé est beaucoup plus tardif que la tête originale.

De son côté, Clodius Albinus, que Septime Sévère avait pu calmer avec le consulat pour l'année 194 et le titre de César, réclame davantage de pouvoir. Déclaré ennemi public par son rival, il passe sur le continent avant d'être vaincu à Lyon en 197 : sa dépouille subit les derniers outrages et sa famille est assassinée après quelques années tandis que les sénateurs qui l'ont soutenu sont éliminés. Ça leur apprendra.
En cela, Septime Sévère est clairement un Auguste : après une phase de déclin, il traverse l'empire, se bat contre plusieurs rivaux, saisit l'occasion de mener une campagne contre l'ennemi - oui parce qu'en Orient, il a aussi cogné les Parthes - et devient Prince. Malgré cette impression de déjà-vu, une originalité : il est originaire de Leptis Magna en Afrique.
Y'avait déjà eu des empereurs non-italiens, Trajan et Hadrien étaient proches et venaient de la même province de Bétique (Espagne) mais c'était plutôt une exception. A partir de Septime Sévère, ça choque plus personne, d'autant qu'avant la guerre civile, il avait déjà épousé Julia Domna, une princesse syrienne.

Bref, cet empereur particulier mène un règne très intéressant qui restaure notamment la puissance triomphatrice de Rome - Septime Sévère meurt peu après une campagne contre les Calédoniens (Écosse) - jusqu'en 211 où ses fils Caracalla et Geta lui succèdent.
Le problème c'est qu'ils se détestent cordialement. Triste ironie qui veut que les deux enfants représentés ensemble sur le monnayage de leur mère finiront par s'étriper : Caracalla, l'aîné, fait assassiner Geta et règne jusqu'en 217. Le grand événement de son règne est l'édit qui porte son nom, établi en 212, et qui donne la citoyenneté romaine à tous les hommes libres de l'Empire : finis les pérégrins et les auxiliaires qui devaient servir dans la légion pour devenir Romains, maintenant chaque homme qui n'est pas esclave a les mêmes droits politiques, mais aussi les devoirs de service militaire et de paiement d'impôt que les Italiens.

Aureus (pièce d'or) à l'effigie de Septime Sévère daté de 201.
A l'avers, l'empereur entouré des mentions Sever(us) P(ius) Aug(ustus) P(ontifex) Maximus, TR(ibunicia) P(otenta) X Cos (consulat) III, soit (Septime) Sévère, Pieux, Auguste, Grand Pontife, détenteur de la puissance tribunicienne pour la 10ème fois et du consulat pour la 3ème fois.
Au revers, l'impératrice Julia Domna entourée de ses fils Caracalla et Geta, avant que le premier n'assassine le deuxième, ainsi que la mention Felicitas Saeculi, la Joie du Siècle, en référence aux Jeux Séculaires organisés en 204.

Caracalla, qui appuyait lui aussi son règne sur la puissance de l'armée devait pas être apprécié en grandissant, parce qu'il est assassiné à 29 ans près du limes oriental. Son Préfet du Prétoire Macrin devient empereur à sa suite, collabore avec le Sénat et conclut avec les Parthes un traité considéré humiliant (après tout, ça faisait genre 200 ans que les Romains mettaient des raclées aux Parthes pour leur apprendre qui est le grand empire mondial de l'époque) : les princesses syriennes deviennent résistantes actives.
Ces princesses, ce sont la sœur de Julia Domna et ses filles, c'est-à-dire la tante et les cousines de Caracalla. La famille royale d'Emèse est vaste : elle a encore des réserves masculines dans lesquelles puiser et Héliogabale (ou Élagabal), grand-prêtre du dieu El Gabal et neveu de Caracalla, est proclamé empereur. Ce qui est con pour Macrin parce qu'en Syrie on est près de la frontière et y'a une légion. Hop, une nouvelle guerre civile comme les Romains savent bien les faire : l'empereur d'origine se fait piner et la lignée sévérienne est rétablie. Nous sommes alors en 218.

Sir Lawrence Alma-Tadema, Les roses d'Héliogabale, 1888, tableau extrêmement riche et intéressant dont ma petite sœur Studinano a réalisé une excellente et passionnante analyse ici.

Héliogabale, cependant, est jeune et, dit-on, perverti – m'est avis que sa fonction de grand-prêtre a dû lui faire prendre le melon – et au bout de quatre ans de règne, sa famille se tourne vers son cousin Sévère Alexandre. Celui-ci, plus moral et fiable, devient empereur après que la foule romaine ait massacré le jeune Hélagabale. Ah comme fin de règne on a vu plus agréable !
Le problème c'est que, comme bien souvent, les sources romaines sur le nouvel empereur sont biaisées et il faut aller chercher Hérodien pour trouver une vision plus nuancée de Sévère Alex. La mort de sa mère Julia Mamaea est révélatrice : il était plus ou moins sous l'influence de celle-ci et sans elle, il est assez mou.
Pire aux yeux de l'armée qui domine clairement les rapports de pouvoir, il est incapable d'aller poutrer les Sassanides qui viennent de fumer l'empire parthe pour bâtir le leur par-dessus (à ce moment, nous sommes en 231/234) et va même jusqu'à acheter la paix aux Germains. Concrètement, la Germanie est traversée à ce moment par les migrations qui rendent les tribus de plus en plus puissantes et constitueront les peuples - Francs, Frisons, Goths - qui entreront dans l'empire au Vème siècle, suivis par les Huns.

C'est ce dernier acte de lâcheté que condamnera l'armée qui se souvient encore des victoires d'Auguste, Trajan et Marc-Aurèle contre les Germains, des sauvages incontrôlables régulièrement vaincus par Rome en bataille rangée... L'armée affirme encore son rôle politique en assassinant Sévère Alexandre avant d'acclamer le général Maximin empereur en 235.
Et comme cet empereur constitue la dernière partie de mon article du jour, je vais m'attarder un peu dessus, voyez-vous. J'ai étudié son règne en détail et l'ai présenté dans un excellent exposé de 33 minutes, aussi connais-je assez la question ^^


Maximin le Thrace est, comme tous les Thraces, un Thrace, et comme eux, il vient de Thrace, ce petit bout de territoire barbare connu dans le monde grec depuis des siècles. C'est une région qui s'étale entre la Macédoine et la Pont-Euxin (Mer Noire), entre la Propontide (Mer de Marmara) et les Mésies. Aujourd'hui la région couvre à la fois la Bulgarie, la Grèce et la Turquie d'Europe.
Malgré toutes les critiques faites à ce barbare de Maximin, le territoire a été conquis au Ier siècle par Claude, et même à l'époque d'Auguste, un demi-siècle avant Claude, les Romains allaient plus au nord : le poète Ovide a été exilé à Tomis (ou Tomes) en Scythie.
Maximin est donc un citoyen romain soit par la naissance, soit par son intégration à l'armée romaine à la fin du IIème siècle, une bonne vingtaine d'années avant l'édit de Caracalla (212).

La Thrace, indiquée en jaune sur les frontières actuelles d'Europe du sud-est.

Le truc c'est que Max est un soldat de métier, qui n'a genre jamais mis les pieds à Rome. Son truc, c'est de casser du Barbare au service de l'empire auquel il doit tout, et dans la situation extrême où celui-ci se trouve à son époque, il considère à juste titre que la défense militaire doit demeurer une priorité absolue. Pour rappel, les Germains sont en pleine migration pour certains, l'ont achevée pour d'autres, et son très occupés à devenir la plus grande menace que Rome connaîtra de l'autre côté du Danube et du Rhin, tandis qu'en Orient les Sassanides ont un grand besoin de légitimité politique et qu'une victoire contre Rome pourrait la leur apporter.

Du coup, à aucun moment de son règne Max ne mettra les pieds à Rome ni n'adressera la parole au Sénat. Il renforce l'armée et le limes, presse les riches citoyens de l'empire comme des oranges pour y déceler la moindre parcelle d'or qui pourra payer les soldats destinés à protéger leurs miches. Et ça, le Sénat et les riches n'aiment pas, ce qui explique le règne très court de Maximin ainsi que sa postérité abominable.
Je vous la fais courte : si on croit sur parole les contemporains, Maximin est un monstre de 2m70 né d'un père Goth et d'une mère Alaine (deux peuples classés barbares donc) aussi puissant que sauvage, et dont le règne fut si atroce qu'il provoqua ce qu'on appelle après coup «  l'Anarchie Militaire », une période de crise politique et militaire qui commencerait donc à cause de lui.

Buste en marbre de Maximin le Thrace, v. 235-238, Musée Capitolin, Rome, Italie.
Encore un empereur militaire qui, décidément, n'est pas représenté en soldat.


Le fait est qu'en 238, après avoir poutré des Germains, des Daces et des Sarmates, l'empereur a besoin d'argent pour les légions et les routes stratégiques et envoie un émissaire à Thysdrus en Afrique proconsulaire. La province est en effet très riche pour plusieurs raisons : déjà, on y a reconstruit depuis longtemps la ville romaine de Carthag, ensuite, c'est un des greniers à blé de l'empire, et enfin, un certain Septime Sévère et un certain Macrin en sont originaires. Les empereurs, ça attire les foules.
L'émissaire de Maximin est reçu avec chaleur par le collège (l'assemblée) des juvenes (de la jeunesse) de la ville. Par chaleur, je pense surtout au bouillonnement de leur sang africain et aux flammes des torches parce que, étant nobles, ils avaient pas spécialement envie de payer. Après l'avoir massacré en place publique, ils vont à Carthage, pour annoncer au gouverneur qu'il venait de devenir empereur. Le vieux avait 80 ans, ça a dû lui faire un choc. Cela dit, Gordien, c'est son nom, est un vieil Italien ayant longtemps servi l'empire : il est donc confirmé par le Sénat en compagnie de son fils Gordien II.

Les sénateurs vont même plus loin en appelant l'empire à la révolte et comme dans un jeu de stratégie, les provinces se déclarent une à une pour Maximin ou pour les Gordiens. Celles qui ont des légions sont fidèles à l'empereur et, pas de chance, la Numidie voisine de l'Afrique Proconsulaire en est une. Le gouverneur marche avec son armée sur Carthage et flingue les deux empereurs pendant qu'en Italie le Sénat choisit deux de ses membres, Maxime Pupien et Balbin pour opérer la transition avec le petit Gordien III et le titre de co-empereurs.
En réaction, Maximin décide d'aller pour la première fois à la rencontre des sénateurs, mais façon Robb Stark, il emmène ses amis les légionnaires avec lui. Dans le nord de l'Italie, il est cependant bloqué devant la cité d'Aquilée (la future Venise), l'une des portes d'entrée du pays. Ses troupes, minées par la famine et les divisions, finissent par se rebeller et assassinent Maximin et son fils Maximus, associé comme César un peu auparavant.

Sesterce (pièce d'argent) de Gordien III daté de 244.
A l'avers, IMP(erator) GORDIANUS PIUS (Pieux) FEL(ix) AUG(ustus). La mention de la chance (Felix) ne lui a pourtant pas permis de survivre après 6 ans de règne ^^


Au revers, MARS PROPUGNAT soit Mars (dieu romain de la guerre) repoussant les ennemis.
Si tu comptes bien, entre les trois Gordiens, Max et les deux sénateurs, ça fait quand même six empereurs en quatre mois. Waw ! D'ailleurs, les prétoriens aussi ont dû trouver que c'était trop, parce que dès que l'armée décide de se soumettre au Sénat, écartant toute menace de l'Italie, ils assassinent Pupien et Balbin, laissant le jeune Gordien III (âgé de 13 ans) aux commandes.


Plutôt qu'une anarchie militaire, je dirais plutôt que le milieu du IIIème siècle est une crise de pouvoir : Gordien III ne régnera que six ans. Tu te souviens des barbares de Germanie qui représentent une menace et des Sassanides qui ont besoin d'asseoir leur pouvoir en bottant le cul des Romains ? Ben Gordien III est très vite confronté à une invasion des Goths et à une autre des Perses (Sassanides), et en voulant les repousser, est tué sur le front oriental.
C'est un de ses Préfets du Prétoire (à cette époque l'empereur a tellement peur pour son cul qu'il a plusieurs chefs de la garde, parce que jusque là Préfet du Prétoire ça voulait dire usurpateur potentiel), Philippe l'Arabe, qui lui succède. Né en Arabie Pétrée (de Pétra, à l'est de l'Égypte), il règne 6 ans avant d'être affaibli par les invasions germaniques, renversé par un usurpateur et assassiné.
Après ça, les empereurs règnent en moyenne entre 2 et 6 ans, revendiquent l'empire les uns après les autres et il faut attendre Dioclétien en 285 pour voir s'imposer la Tétrarchie et un peu de solidité au pouvoir.

Carte en allemand illustrant la Tétrarchie, le gouvernement à 4 empereurs mis en place par Dioclétien en 285 pour mettre fin à l'instabilité du pouvoir.
En violet, le territoire de Dioclétien comprenant le limes oriental, en rose celui de Galère chargé de la défense du Danube, en jaune la part de Constance qui protège l'empire contre les Calédoniens (Écosse) et les Germains, et en bleu Maximien, chargé de repousser les tribus sahariennes.
Pensée par un général, Dioclétien, la Tétrarchie est toute entière tournée vers la politique militaire, sans aucune considération pour le Sénat qui n'a plus aucun pouvoir. 4 monarchies au service de l'Empire.


Alors ouais, le IIIème siècle est un peu le début de la fin pour l'empire : c'est pas un vrai déclin, mais les futures grandes menaces se développent à ce moment-là  : l'armée comme outil politique, les peuples de Germanie, l'empire Sassanide, les usurpateurs et les défenses des frontières qui ne sont plus du tout suffisantes
Mais cette période de transition étirée entre 193 et 238 est riche de plusieurs enjeux majeurs comme la relation entre le Sénat et le prince, le thème du nouvel Auguste, les empereurs militaires et la montée en puissance des provinces. Eh, c'est même sous Philippe l'Arabe que sont célébrés les 1000 ans de Rome !

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